lundi 12 janvier 2015

Victor et les droits d'auteurs

Voici à peu près la distribution des revenus de la vente d'un livre.

Le 9 janvier dernier, La Presse publiait cet article sur les Éditions Trois-Pistoles. Ça, mesdames et messieurs, c'est le genre de texte qui me fait grimper dans les rideaux. On y apprenait, entre autres choses, que Victor-Lévy Beaulieu (l'éditeur, à ne pas confondre avec le même homme dans sa version écrivain), que Victor-Lévy Beaulieu l'éditeur, donc, ne payait pas ses auteurs.

Bon. Ça y est! J'ai envie de déchirer ma chemise. (Ma garde-robe s'appauvrit à force de scandales de ce genre...) Cité par le journaliste, l'éditeur Victor-Lévy Beaulieu (à ne pas confondre avec la maison d'édition où je suis publiée, i.e. VLB éditeur), le personnage VLB, donc, affirmait que les «(...) auteurs ne connaissent pas tous les frais dont l'éditeur doit s'acquitter pour publier leurs livres. La situation est difficile pour des maisons comme la nôtre». Tiens donc! Nous, les auteurs, n'avons pas la moindre idée de ce qui se passe entre le moment où l'éditeur accepte notre livre et le moment où il doit nous payer. Joual vert! On n'est pas des imbéciles! On sait bien qu'il y a plein de frais.

Ce qu'on sait aussi, c'est que quand le livre est vendu, l'éditeur reçoit ce qui nous est dû. Si l'éditeur voulait agir de façon responsable, il prendrait notre petit 10% pis il le mettrait dans un compte en fidéicommis pour être certain d'avoir l'argent quand ce sera le temps de nous payer. Parce que je vous signale qu'il n'est pas à lui, ce 10%. Il est à l'auteur. Du début à la fin. Mais non! On sait bien. Il y a plein de maisons d'édition qui se servent de l'argent qui nous est dû pour payer d'autres frais. On paye l'imprimeur, le loyer, l'électricité, les salaires, alouette! Et c'est qui le dernier à être payé? Celui qui crie le moins fort. Celui qui n'a pas le pouvoir de couper les vivres à l'éditeur. J'ai nommé ici l'auteur.

Si on y regarde de plus près, 10%, c'est quasiment rien.  2$ sur 20$. 3$ sur 30$. Vous allez me dire que si le livre s'est bien vendu, ça commence à faire de l'argent. Vrai. Mais c'est aussi une raison de plus pour verser l'argent à qui de droit. Parce que c'est AUSSI grâce à l'auteur si le livre s'est bien vendu. Si le livre était mauvais, on peut penser que l'éditeur n'en vendrait pas des tonnes. (Attention, je dis pas ici qu'un livre qui ne se vend pas est mauvais. Je dis qu'un mauvais livre ne sortira peut-être pas beaucoup. Nuance!).

Bon. Fin de ma crisette contre Victor.

Maintenant, c'est le journaliste que j'ai envie de varloper.

On peut lire au 4e paragraphe avant la fin:

«En outre, les maisons d'édition ne sont pas tenues d'envoyer des rapports de ventes aux auteurs si les ventes sont inférieures à ce qui était prévu par contrat.»

Voyons donc! Trouvez-moi un éditeur qui peut vous dire à l'avance combien il va vendre de votre livre et qui va même l'écrire dans le contrat. Trouvez-en un, et je vous montrerai un imbécile. Personne ne peut anticiper les ventes de livres. Les humeurs du public sont à peu près aussi difficiles à prévoir que la forme que prendront les nuages à 13h aujourd'hui. Un éditeur peut avoir une petite idée du marché. Il peut avoir des indices. Mais il sait aussi que le vent peut tourner n'importe quand. Alors mettrait-il la chose par écrit?  Avec signatures et tout? Et en plus, il ferait porter à l'auteur le poids de sa mauvaise estimation? Come on! Quant à l'auteur, il est probablement le moins bien placé pour estimer les ventes potentielles d'un livre qu'il a écrit avec ses tripes. Pour lui, la planète entière devrait le lire!

La seule clause pouvant se rapprocher un tant soit peu de l'idée générale de ce paragraphe (d'une rare stupidité, je le répète), c'est celle qui dit que l'éditeur n'est pas tenu d'envoyer un chèque quand la somme des redevances est inférieure à 50$. Cette clause dit aussi que ces redevances seront reportées au rapport de ventes de l'année suivante. C'est le montant du chèque qui est reporté, pas le rapport de ventes. L'éditeur doit remettre un rapport de ventes annuellement. Il y a même des maisons d'édition qui le font deux fois par année.

Je ne sais pas où le journaliste a pris son information et j'espère qu'il ne la tient pas de Victor-Lévy Beaulieu lui-même parce que là, vraiment, ce serait le bout' du bout'.


AJOUT à 12h20: À force de lire les commentaires sur FB, je me rends compte qu'il existe beaucoup de confusion autour de la signification de VLB. Voici donc quelques précisions:

VLB: L'homme qui s'appelle Victor-Lévy Beaulieu.
Les éditions Trois-Pistoles: La maison d'édition qui appartient à Victor-Lévy Beaulieu.
VLB éditeur: Son ancienne maison d'édition. Il l'a vendue il y a près de vingt ans. Elle est passée de mains en mains et appartient désormais à Québécor.

Voilà qui devrait empêcher qu'on prenne l'un pour l'autre. 

7 commentaires:

  1. Effectivement, à titre d'éditeur, je remets un rapport de vente annuellement, que l'auteur ait vendu 1, 5, 500 ou 1 000+ exemplaires papier et numérique. Je n'ai jamais vu une clause comme celle mentionnée par le journaliste.

    À titre personnel, j'ai ces dernières année vu tellement d'inexactitudes dans les médias généralistes que j'ai perdu confiance dans les journalistes en général, même si c'est sûrement la faute de certains journalistes moins professionnels que d'autres. Je préfère me renseigner chez les médias spécialisés (ex : Les Libraires).

    Enfin, je confirme que loi sur l'agrément des éditeurs indique que :

    « SECTION II
    ADMISSIBILITÉ À L'AGRÉMENT

    2. En outre de ce que stipulent les articles 15 et 16 de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (chapitre D-8.1), une personne qui exerce au Québec, pour son propre compte, des activités d'éditeur doit, si elle désire être agréée, se conformer aux normes et aux conditions suivantes:

    [..]

    6° être à jour dans l'acquittement des droits dus à chacun des auteurs de livres déjà publiés, conformément au contrat qui lie l'auteur à l'éditeur et sous réserve de l'article 5; »

    Source : http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/D_8_1/D8_1R3.HTM

    ***

    Bref, tout éditeur qui ne respecte pas cette clause devrait voir son agrément être suspendue, même si c'est temporaire.

    Enfin, je considère que les auteurs et les éditeurs doivent être des partenaires à part égal : ils devraient donc être capables de se parler pour régler les problèmes avant que ceux-ci n'éclatent dans les médias, dont les ventes dépendent souvent des conflits qu'ils contribuent à envenimer.

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    1. Wow! Un immense merci, Guillaume, pour ces précisions. On ne peut qu'être d'accord avec toi.

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  2. Je rêve d'un chaîne du livre dans laquelle nous serions payés à chaque vente, en temps réel. Ne serait-ce pas merveilleux? À chaque fois que notre livre est scanné par une caisse enregistreuse, le 10% irait dans notre compte en banque (via paypal ou autre), en micro-paiement. Dans notre monde qui s'accélère et qui se numérise, le paiement des droits d'auteurs une fois par année, calculé sur le placement en librairie plutôt que sur les ventes actuelles, fait figure de dinosaure.

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    1. Effectivement. Mais sans tomber dans la gestion à la petite semaine (parce que ce serait vraiment gros des frais de gestion), un compte en fidéicommis ferait la job. Comme c'est le cas pour les courtiers en immobilier, par exemple.

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    2. Mais n'arrête surtout pas de rêver. Ce sont les rêves qui font avancer les choses. ;-)

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  3. Moi aussi cet article m'avait fait réagir.
    Qu'on ne se demande pas pourquoi certains auteurs deviennent éditeurs: pour mieux que s'occuper de leurs droits.

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  4. Merci pour ta réaction, je suis entièrement d'accord!

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