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Elisabeth Tremblay (prix Suzanne Pouliot et Antoine Sirois) et Sarah Rocheville (prix Alfred-Desrochers) |
Ce matin, j'ai envie de vous faire part d'une idée qui me trotte dans la tête depuis une semaine.
Sachez d'abord que pendant le dernier Salon du livre
de l'Estrie, on a remis pour la première fois le Prix du roman jeunesse Suzanne
Pouliot et Antoine Sirois à Elisabeth Tremblay pour son roman Tu vivras pour moi. Le même soir, on remettait
le prix littéraire Alfred-Desrochers à Sarah Rocheville pour son roman Go West Gloria. Jusque-là, tout va bien.
Le lendemain, cependant, La Tribune publiait un
article intitulé: Go West, Gloria récompensé (L'article est ici.)
...
Dimanche dernier avait
lieu à la Maison bleue une petite cérémonie en l'honneur des lauréates.
L'invitation envoyée aux membres de l'Association des auteures et auteurs de
l'Estrie se lisait comme suit:
«C’est
avec plaisir que nous invitons les lauréates des Prix littéraires de l’AAAE à
venir faire leur « lancement », à la Maison bleue, pour le prochain
Lancement-brunch!
Madame Sarah Rocheville, récipiendaire du prestigieux prix Alfred-DesRochers, sera présente avec son œuvre : Go West, Gloria!
Elle sera accompagnée de Madame Élisabeth Tremblay, récipiendaire du nouveau prix Suzanne Pouliot-Antoine Sirois, avec son œuvre : Tu vivras pour moi! »
...
Si vous
voyez ce qui cloche avec ces deux incidents, vous êtes probablement un(e)
auteur(e) populaire. Si vous trouvez que tout semble normal pis que je m'excite
le poil des jambes pour rien, vous êtes probablement un(e) auteur(e)
littéraire.
C'est que ces
deux manières de présenter l'événement manifestent une forme de mépris pour la
gagnante du prix jeunesse. Comme si son livre avait moins de valeur que celui
du prix Alfred-Desroches. Si vous trouvez que c'est effectivement le cas, vous
êtes sans aucun doute un(e) auteur(e) littéraire. Et vous ne comprenez pas
pourquoi ça me dérange autant. C'est une question de paradigme.
Car
voyez-vous, cette forme de mépris, assez insidieuse et que seuls remarquent
souvent les auteurs populaires, c'est un peu comme le sexisme ordinaire. Celui
que seules remarquent les femmes (ou presque). Prenez par exemple le début du texte
de La Tribune.
Après le triomphe de
son partenaire de vie en 2014, c'est au tour de Sarah Rocheville, pour son
premier roman Go West, Gloria, de remporter le Prix Alfred-DesRochers de
l'Association des auteures et auteurs de l'Estrie remis dans le cadre du Salon
du livre de l'Estrie.
Aurait-on mentionné en début de texte
le «triomphe de son partenaire de vie en 2014» si Sarah avait été un homme? Je
ne pense pas. De la même manière, pendant le petit événement sympathique de
dimanche, à la Maison bleue, si les deux lauréates avaient été des hommes, personne
n'aurait pensé à leur demander comment elles conciliaient
travail/famille/écriture. (Oui, on leur a posé cette question.)
La plupart des
hommes diront que les femmes se plaignent pour rien si elles dénoncent ces deux
incidents. Pour les femmes, cependant, il s'agit de sexisme discret et insidieux.
...
À un moment
donné, pendant ce petit événement à la Maison bleue, un de mes amis a lancé: «Au
fond, nous, les auteurs, on est tous jaloux. Ceux qui gagnent des prix
voudraient vendre des livres et ceux qui vendent des livres voudraient gagner
des prix. » Tout le monde a ri, moi aussi, mais cette phrase m'a trotté dans la
tête toute la journée.
Je me
disais: «Est-ce que c'est vrai? Est-ce que c'est vraiment ça que je veux,
gagner des prix? Est-ce que c'est ça que veulent mes amis auteurs grand public?
auteurs jeunesse? auteurs de romans de genre?
La réponse
est non. Oh, c'est certain que c'est toujours plaisant de gagner un prix et de
pouvoir écrire ça dans son CV. C'est certain aussi qu'il y a autant d'ego chez
les auteurs populaires que chez les auteurs littéraires et qu'il y a partout des
auteurs fâchés de ne pas gagner.
Mais ce
n'est pas de ça qu'il s'agit, fondamentalement. L'important, pour moi et pour
tout plein d'auteurs grand public, c'est pas de gagner le prix. L'important, c'est
de faire cesser le mépris. Voir un de nos pairs remporter un prix (ou même être
finaliste) traduit pour nous une ouverture. Le contraire est perçu comme une
forme de mépris. Plate de même!
Mais voilà!
Les prix littéraires sont, par leur nature même, biaisés en faveur du roman dit
littéraire. Un peu comme, autrefois, quand seules les qualités des hommes
étaient reconnues pour occuper certaines fonctions et qu'on se moquait des femmes qui osaient poser leur candidature.
Un livre que
le grand public va aimer comporte des qualités dont ne tiennent pas compte les
membres d'un jury littéraire. Et à l'inverse, ce qui fait la qualité d'un roman
littéraire laisse totalement indifférent le grand public.
Résultat:
les romans littéraires sont écrits pour une élite intellectuelle qui reconnaît
la valeur de ces romans. Qui dit élite dit public restreint. Comme tous les
auteurs littéraires écrivent pour ce même public restreint, les ventes sont
maigres. Imaginez une petite tarte qu'on couperait en plusieurs pointes. Ça fait
de bien petites pointes.
À l'opposé,
l'auteur grand public écrit pour la masse. Monsieur et Madame Tout-le-Monde
cherchent dans un roman des qualités bien spécifiques, celles qui laissent
indifférents les membres des jurys de prix littéraires. Nous sommes nombreux à
écrire pour ce vaste public, c'est vrai, mais cette tarte-là est beaucoup plus
grosse. D'où les ventes plus importantes.
Le pire,
dans tout ça, c'est qu'on ne choisit pas. On écrit ce qui monte, et cette voix
qui parle en nous est hors de notre contrôle. Comme me l'a dit un jour
l'écrivain Jean Bédard, quand on écrit, c'est l'âme qui s'exprime. Et on ne
choisit pas ce qu'elle dit. Ni comment elle le dit.
Je pense que
nous, auteurs grand public, nous obstinons à défendre une cause pour le moment
indéfendable. Mais je ne perds pas espoir. Un jour, peut-être même de mon
vivant, quelqu'un dans une université fera une étude sur la valeur d'un livre
qui fait lire le monde et qui remplit la fonction première de la littérature, c'est-à-dire d'aider à vivre. Et ce jour-là, la face du monde littéraire sera changée!
ATTENTION: Je ne tolère pas le bitchage sur le dos des écrivains, peu importe le genre. Tout commentaire déplacé sera effacé de cette page.