mardi 24 septembre 2013

Ce qu'il faut d'humilité

Aujourd'hui, j'ai envie de jaser de relativité. Et de l'humilité qui en découle. Pardonnez donc les détails personnels qui parsèment ce texte; ils sont nécessaires.

Un des concepts mis de l'avant par Einstein dans sa théorie de la relativité restreinte est le suivant : Les mesures de diverses quantités sont relatives à la vitesse de l'observateur. On parle surtout ici du temps qui peut se dilater (alors que nous aimons le croire immuable) et de l'espace qui peut se contracter (alors que nous croyons notre règle à mesurer impeccable).

Ainsi en va-t-il de l'appréciation d'une œuvre.

Quand mon dernier roman est sorti, je savais que j'allais surprendre des gens. Les deux saisons du Faubourg était différent de ce que j'avais écrit auparavant. Différent dans le ton, dans le type de personnages et même dans sa forme. Ce n'était pas voulu, ça ne l'est jamais. J'écris les histoires comme elles viennent, sans intention particulière de plaire à tel ou tel public. J'écris ce qui mijote pendant des années, qui monte soudain et qui se déploie quand je m'installe au clavier. Ce roman-là, je le portais depuis mes 19 ans (J'en aurai bientôt 46, je vous laisse faire le compte du temps de maturation qu'il lui a fallu.). Dans ce temps-là, je vendais du tissu dans une boutique du quartier Saint-Roch. Une cliente venait souvent avec sa fille. La petite s'appelait Marjolaine. Je les trouvais émouvantes quand je les voyais choisir à deux des ballots de coton fleuri. Elles ont donné naissance aux personnages principaux du roman qui, lui, a exigé toutes ces années pour prendre forme.

Quand mon éditeur a lu Les deux saisons du Faubourg, il a été séduit. Pour lui, c'était le meilleur de mes romans (Comme il n'a pas lu mes romans historiques ni mes romans jeunesse, ça lui donne peu de points de repère, mais quand même.) Mon chum aussi préfère Les deux saisons, et pourtant, lui, il a lu tout ce que j'ai écrit, depuis le début.

Peu après la parution des Deux saisons du Faubourg, j'ai donné une entrevue à Radio-Canada. En sortant du studio, une journaliste m'a interpellée en me disant à quel point elle avait aimé mon roman. Elle avait lu les précédents, qui l'avaient laissée de glace. Mais celui-là! Elle ne tarissait pas d'éloges en me décrivant ce qui l'avait émue. 

Un peu plus tard, une blogueuse, qui avait beaucoup aimé mes deux romans précédents, a moins aimé Les deux saisons du Faubourg. La mère de ma meilleure amie aussi. Et d'autres. Puis, dans les mois qui ont suivi, des hommes m'ont écrit qu'ils avaient été touchés par mon livre, ce qui s'était peu produit après la publication de Yukonnaise et L'escapade sans retour de Sophie Parent.

La critique la plus surprenante est venue samedi soir, lors du 5 à 7 de l'Association des auteurs et auteures de l'Estrie qui célébrait ses 35 ans. Ça ne faisait pas cinq minutes que j'avais mis le pied dans la salle qu'une auteure s'est approchée de moi. « Mylène, il faut que je te dise à quel point j'ai détesté ton dernier roman. J'avais pourtant beaucoup aimé Yukonnaise. » J'ai éclaté de rire. Que pouvais-je faire d'autre? La situation était tellement surréaliste! Je lui ai expliqué que je ne lisais pas les critiques justement parce que je sais qu'on ne peut pas plaire à tout le monde. Loin de comprendre où je voulais en venir, la voilà qui me donne en détail ce qu'elle n'a pas aimé dans mon roman. Je l'ai laissée avec ses amis en lui disant qu'elle ne devrait peut-être pas me lire, puisque ce que j'écris lui déplaît à ce point.

Évidemment, je suis rentrée bouleversée à la maison. Et j'ai passé le lendemain à me demander comment une personne d'expérience (parce qu'elle a plus de 60 ans!) pouvait être à ce point convaincue que son opinion avait de l'importance et qu'il lui fallait absolument la communiquer à l'auteur du livre qu'elle n'a pas aimé. Comme si l'auteur allait changer sa façon d'écrire, tenir compte de ses commentaires, essayer de lui plaire. Imaginez les dégâts si j'avais été une auteure qui commence!


Comme je le dis souvent — et comme le prouve cette série d'exemples —, la lecture est une activité subjective. Notre opinion n'est pas universelle. Et ce qu'on retire d'un livre dépend très peu de la qualité du livre en question. Ça dépend surtout de notre état d'esprit, de là où on est rendu dans la vie par rapport à là où est rendu l'auteur. Il n'y a rien d'absolu en littérature. Comme le temps et l'espace, qui se dilatent ou se contractent, le degré d'appréciation d'un livre varie lui aussi.  Tout est relatif, et tous les goûts sont dans la littérature comme dans la Nature. Fort heureusement! Et c'est pour cela qu'il faut se méfier aussi des compliments. 


vendredi 23 août 2013

Le livre à prix unique, déshabiller Pierre pour habiller Jacques?

Avertissement : Avant qu'on s'empresse de m'écrire une lettre de bêtises, aussi bien vous le dire tout de suite : comme souvent, je pense à contre-courant. Les arguments en faveur du prix unique, je les connais. Tout le monde me les sert depuis des mois. Personne, cependant, n'ose parler des conséquences cachées qu'aurait cette mesure si elle était adoptée. Comme je le dis souvent, attachez votre tuque avec de la broche.

On parle beaucoup ces jours-ci de fixer le prix du livre au Québec. Loin de me rassurer, les arguments qu'on dépose en faveur de cette réglementation me donnent froid dans le dos. Je ne vous cacherai pas que ce qui m'inquiète, c'est mon propre sort. C'est aussi celui de tous les écrivains qui vivent de leur plume au Québec.

Avant de commencer mon argumentation, je veux dire que je ne peux pas passer devant une librairie sans y entrer et sans acheter un livre. C'est une maladie. J'ADORE les librairies. Les grosses, les petites, les lumineuses toutes propres et les racoins encombrés. Celles où on vend des livres neufs, mais aussi celles où on vend des livres usagés. 

Pour rien au monde je ne souhaiterais la disparition de ces alcôves de culture, de connaissances, de plaisirs et de rêves. Ces librairies assurent la variété de l'offre littéraire. Sans leur présence, il serait facile aux grandes chaînes d'imposer leurs choix et de n'offrir aux lecteurs qu'une sélection limitée de livres. Comme tout le monde, je voudrais que, socialement, nous trouvions une solution. Mais le livre à prix unique n'est pas une panacée. Et ce n'est pas une solution sans conséquence négative, quoi qu'en disent certains des mémoires présentés cette semaine à l'Assemblée nationale ou certains textes publiés dans les journaux.

Pour voir dans ce projet une menace, il faut peut-être se trouver de l'autre côté, du côté obscur de la Force. Là où je me trouve, avec les autres auteurs dont les livres sont vendus dans les grandes surfaces.

Tout d'abord, pourquoi en sommes-nous rendus à vouloir déterminer politiquement le prix des livres vendus au Québec? La réponse est simple : les librairies indépendantes en arrachent. Leur chiffre d'affaires a baissé, et plusieurs sont menacées de fermeture (Certaines ont déjà disparu.)  Les librairies indépendantes et plusieurs acteurs du milieu du livre ont identifié trois causes à ces déboires : l'apparition « soudaine » du livre numérique, la vente de livres en ligne et la vente de best-sellers dans les grandes surfaces (Costco, Walmart et cie.). L'idée du livre à prix unique vise à résoudre ce dernier problème.

La croyance du milieu du livre est la suivante : Les grandes surfaces, parce qu'elles achètent en grande quantité, offrent à leur clientèle un rabais substantiel sur les best-sellers. De ce fait, elles font perdre des ventes aux librairies indépendantes, qui, elles, n'ont pas le choix de vendre le livre au prix de vente suggéré. La solution envisagée par le milieu du livre est donc d'imposer un prix unique de manière à empêcher les grandes surfaces de vendre les livres au rabais. On tient pour acquis, ici, que le lecteur se rendait dans une grande surface spécifiquement pour acheter un livre parce qu'il y était moins cher. Dorénavant, il ne devrait plus hésiter à l'acheter en librairie parce qu'il se dira que le livre y est vendu au même prix.

J'ai une grande nouvelle pour tous ceux qui ont foi en une telle vision du monde : les gens qui achètent des livres dans les grandes surfaces fréquentent peu ou pas les librairies. Ils achètent les livres parce qu'ils sont là, sous leurs yeux. Il s'agit d'achats souvent impulsifs. Et advenant que le magasin à grande surface décide que ça ne vaut plus la peine de vendre des livres lorsqu'on aura fixé le prix unique, le lecteur qui avait l'habitude d'acheter le dernier best-seller chez Walmart ou chez Costco n'ira pas à la librairie. Il lira tout simplement autre chose sur Facebook. Et il dépensera son argent autrement.

Pour comprendre l'ensemble de la situation (et non pas juste une dimension), il importe de remonter un peu dans le temps.

Il y a une vingtaine d'années, les distributeurs de livres ont pris l'initiative de multiplier les points de vente de manière à rejoindre davantage de lecteurs. On s'est mis à voir des livres dans les pharmacies, chez Zellers, et à plein d'autres endroits saugrenus. Tout à coup, les clients pouvaient acheter le dernier titre de Marie Laberge en même temps que du dentifrice, un galon d'huile d'olive ou des bobettes pour le p'tit dernier. Évidemment, les ventes en librairie ont baissé. Mais le nombre de gens rejoint par les livres, lui, a augmenté. Et les ventes de livres aussi.

À peu près à la même époque où les livres entraient chez Zellers se produisait au Québec une autre révolution…

Pendant longtemps, les best-sellers qu'on trouvait au Québec étaient des traductions de l'américain ou nous arrivaient de France. Dans les années 1990, des maisons d'édition originales ont pris l'initiative de s'intéresser aux manuscrits boudés jusque-là, parce que jugés pas assez « littéraires ». Surprise! Il y avait dans ce lot des textes capables de rejoindre le même lectorat que les traductions américaines et les romans français. Ces textes étaient écrits dans une langue qui était exactement la nôtre. Ils racontaient des histoires qui nous ressemblaient, avec des lieux qu'on connaissait. Grâce à l'audace de ces maisons d'édition, le Québec a vu naître toute une génération d'écrivains grand public, des conteurs nés qui possédaient une plume accessible à un très vaste lectorat. 

Leur arrivée sur le marché du livre provoqua une explosion de culture québécoise. Les lecteurs, rejoints par ce qu'ils lisaient, ont forcé les libraires à modifier leurs étalages. Avant, quand on cherchait de la littérature québécoise, il fallait aller dans les rayonnages au fond du magasin. En vingt ans, les livres des écrivains québécois sont partis du fond et se sont retrouvés devant, sur des cubes, aussi en évidence sinon davantage que les importations. Et grâce à l'initiative des distributeurs de livre pour diversifier les points de vente, on les retrouve jusque dans les grandes surfaces, à côté des Stephen King et Marc Lévy de ce monde. 

Je fais partie de ces écrivains, comme une cinquantaine d'autres au Québec. Des écrivains dont le tiers des revenus provient des ventes dans les grandes surfaces. Le tiers! C'est pas rien! J'aimerais croire que le lecteur impulsif qui achetait mon roman en même temps que son fromage parmesan chez Costco ira chercher mon roman dans une librairie si Costco décide de ne plus vendre de livres parce qu'on lui interdit d'en baisser le prix. Les libraires pensent que oui. L'UNEQ pense que oui. Plein de maisons d'édition pensent que oui. Moi, j'en doute. Tout simplement parce que ma parenté et mes voisins — vous savez, ces gens ordinaires qui tiennent un budget serré chaque mois — ces gens-là ne vont pas dans les librairies[1]. Et puis pour le prix des trois livres qu'ils achetaient chez Walmart, ils n'en auront désormais que deux… si jamais ils se rendent à la librairie, ce dont je doute. Certes, s'ils y vont, ce sera deux ventes de plus pour le libraire. Mais ce sera une vente de moins pour les écrivains et leurs éditeurs. S'ils y vont...

Mais vous savez, ce qui m'horripile le plus, c'est que ce sont les best-sellers qu'on vise avec cette mesure. Et dans ce lot, il y a beaucoup de romans grand public québécois, ces romans écrits pour nous par nous. Vous me direz que ce sera pareil pour tous les livres, et je vous répondrai qu'on ne trouve que les best-sellers chez Costco, Walmart et compagnie. Et vous savez qui achètent les best-sellers? Les gens ordinaires, la classe moyenne (Je sais, encore eux, mais que voulez-vous, c'est la vérité!), ceux que les livres dits « littéraires » n'intéressent pas. Ceux qui lisaient, autrefois, des traductions de l'américain et des importations françaises. Oui, ils existent. Et oui, ils furent lents à s'intéresser aux livres d'ici. Mais s'ils achètent québécois aujourd'hui, c'est parce que les règles du marché leur ont donné accès à nos livres. 

Un chroniqueur dans la Presse écrivait jeudi que ces gens-là, s'ils n'avaient pas les moyens d'acheter des livres à la librairie, n'avaient qu'à se tourner vers la bibliothèque. Une bibliothèque, c'est bien, ça fait lire une partie de la population. Mais ça ne fait pas vivre un éditeur. Et encore moins un écrivain. Ça le fait connaître, oui. Mais ça s'arrête là.

Je ne sais pas comment on peut sauver les petites librairies. Vrai qu'elles sont en danger. Vrai que leur situation nous concerne tous. Mais en instaurant le prix unique, je me demande si nous ne sommes pas en train de sacrifier toute une génération d'écrivains qui vivent de leur plume pour sauver les libraires indépendants. C'est ce que j'appelle déshabiller Pierre pour habiller Jacques.

C'est certain que quelqu'un doit payer pour maintenir les librairies en vie. Mais changer de cette manière les règles du marché, c'est refiler la facture aux lecteurs de romans grand public. Dans un contexte où éditeurs et auteurs se plaignent d'une baisse marquée des ventes depuis l'avènement de Facebook, rendre ces livres plus difficiles d'accès m'apparaît un choix douteux. Il doit bien y avoir d'autres solutions pour sauver nos librairies. Parce que nous ne sommes que 8 millions. Pas 66 millions, comme en France. Avec une si petite population (dont une fraction seulement est un lecteur potentiel), demander aux écrivains grand public de renoncer à un tiers de leurs revenus, c'est les condamner au silence. Point à la ligne.

Mot de la sorcière : La question du prix unique a souvent été un sujet de conversation entre la doyenne et moi, et nous sommes chaque fois arrivées aux conclusions étayées dans ce billet. Son opinion est donc un reflet de la mienne puisque je fais aussi partie de ces écrivains qui gagnent leur vie avec leur plume. 

Et pour ceux qui auraient envie de me faire remarquer que c’est une pensée égoïste que de me préoccuper de mes droits d’auteurs et non du sort des librairies ou de la diversité culturelle, je répondrai que c’est aussi ce que je fais – me préoccuper des autres – en émettant des doutes sur la solution proposée. Parce que si des écrivains comme la doyenne et moi retirent une large part de leurs droits d’auteurs des ventes en grandes surfaces, leur éditeur également. Et je pense pouvoir affirmer que ces revenus supplémentaires ne sont pas systématiquement réutilisés pour l’unique bénéfice de l’auteur en question, mais pour celui de l’ensemble des auteurs de leur maison d’édition. Plus d’argent pour un éditeur, c’est plus d’argent pour faire la promotion des auteurs québécois, plus d’argent pour offrir des livres de qualités, plus de possibilités que l’éditeur prenne un risque en publiant un livre sortant des sentiers battus, plus de place pour les nouveaux auteurs. 

Si la visibilité et les ventes que nous procurent les grandes surfaces disparaissaient avec la venue possible du prix unique – parce que Costco ou un autre cesserait de vendre nos bouquins, faute de pouvoir le faire à rabais – où irions-nous chercher ce manque à gagner dans une industrie culturelle déjà en difficulté?  Parce que la doyenne a particulièrement raison quand elle souligne que la mère qui doit trouver des vêtements au p’tit dernier, la grand-mère qui va chercher des médicaments ou le père qui fait l’épicerie achètent souvent leurs livres sur un coup de tête dans le commerce où ils sont et ne se déplaceront pas vers les librairies. Rendu-là, non seulement on aura déshabillé Pierre, mais Jacques restera tout nu…






[1] Si vous voulez une preuve de ce que j'avance, venez faire un tour dans l'Est, à Sherbrooke. Il s'agit d'un quartier ouvrier de 30 000 personnes où on ne trouve même pas de librairie. On a un Walmart, cependant, et une vingtaine de pharmacies!

mardi 13 août 2013

Le défi d'adapter son propre roman au cinéma

Voir son roman adapté sur grand écran, c'est le rêve de tout écrivain. Quand on réalise tout à coup que notre histoire va prendre une autre forme, rejoindre un public différent qui va désormais peut-être s'intéresser à nos livres, on doit se pincer pour y croire. Toute notre vie on s'est dit que ces affaires-là, ça existe juste dans les contes de fées. Ben c'est un conte de fées qui s'est offert à moi il y a quelques mois et dans lequel je suis plongée jusqu'au cou depuis quelques semaines.

Dans mon cas, l'achat des droits cinématographiques par Gaëa Films venait avec une condition: je devais accepter d'écrire le scénario. Si je disais non, l'offre tombait à l'eau. J'ai dit oui. Mais j'avoue que je ne savais pas vraiment dans quoi je mettais les pieds. J'y allais au pif. Mais comme l'a déjà dit Ray Bradburry:

« Si nous n'écoutions que notre intellect, nous n'aurions jamais d'histoires d'amour. Nous n'aurions jamais d'amitiés. Nous ne démarrerions jamais d'entreprises, parce que nous serions cyniques... Eh bien, c'est un non-sens. Il faut tout le temps sauter du haut des falaises et bâtir ses ailes dans la descente. »

J'ai donc sauté dans le vide. Au moment d'écrire ces lignes, je descends encore. Et mes ailes ont commencé à pousser.

Ce n'est pas évident de prendre un roman de 360 pages bien denses pour en faire un scénario de 120 pages bien aérées. Ça implique de sortir l'essentiel du récit, de repérer ce qui, au cinéma, deviendrait une digression. Faut « dégraisser » l'histoire, trouver LE fil conducteur cinématographique là où il y en a trois à l'écrit.

Je comprends les écrivains qui refusent le défi, même quand on leur offre sur un plateau d'argent, même avec la paie substantielle qui accompagne ce genre de travail. Parce que ça demande de l'imagination en titi pour prendre un paragraphe qui se déroule en entier dans la tête d'un personnage et le transformer en actions et en dialogues. Des fois, il faut faire des changements, fusionner des personnages, en laisser d'autres de côté. Il arrive même qu'on doive en créer pour conserver la cohérence du récit.

Si, comme le disait Stephen King, écrire un roman, c'est déterrer le squelette d'une histoire avec un petit pinceau d'archéologue, écrire le scénario d'un film à partir d'un roman implique parfois de changer un os du squelette. Ce qui passe bien dans un roman ne passe pas nécessairement bien à l'écran. Ça crève le cœur, mais c'est comme ça.

Pour ma part, j'ai pris le parti de voir les choses autrement. J'écris ce qui serait une deuxième version de l'histoire de Yukonnaise. Quelque chose de plus concentré, de plus intense aussi.  Et j'ai du fun comme c'est pas permis! Certains jours, je m'amuse tellement que je me dis que c'est moi qui devrais payer Gaëa Films pour avoir le droit de jouer avec mes personnages comme je le fais. Heureusement pour mes finances personnelles, mon agent est contre cette idée et se sert de son droit de veto pour s'opposer à  toute proposition de ce genre.

N'empêche, je sais que je vais décevoir des gens. Je suis obligée de couper dans l'histoire, et il y a nécessairement des lecteurs qui vont être déçus de ne pas retrouver à l'écran TOUT ce qui était dans le livre. Mais pour ce faire, il aurait fallu une minisérie étalée sur deux ans!

Je pense beaucoup ces temps-ci à George R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones. Et je pense aux scénaristes qui ont travaillé à partir des romans. Je leur lève mon chapeau. Parce que même si j'ai beaucoup aimé la première saison à HBO, j'ai été déçue de ne pas retrouver à l'écran tout l'humour, toute la verve et tout le cœur de Tyrion. 

L'expérience que je suis en train d'acquérir en ce moment me prouve que si j'ai tellement aimé Tyrion et si je le connaissais aussi bien, c'est que le roman m'avait permis d'entrer dans sa tête, de penser avec lui et de souffrir avec lui. La lecture m'avait aussi permis d'apprécier les origines de sa bonté. Toutes ces choses sont IMPOSSIBLES à rendre à l'écran. Il aurait fallu une saison complète de la minisérie juste sur Tyrion. Puis une autre sur Jon Snow, puis une autre sur Aria, etc. Ça n'aurait plus eu de fin et nous, en tant que spectateurs, nous nous serions lassés.

J'en arrive à la conclusion qu'il y a des prouesses qu'on ne peut raconter que dans un roman parce qu'un roman, c'est multidimensionnel. Ça s'étire autant qu'on veut, tant qu'on en a besoin. Un film, ça dure deux heures. Mais en deux heures, on peut faire d'autres sortes de prouesses. Comme vous faire chavirer le coeur en vous racontant une bonne histoire et en vous immergeant visuellement et émotivement dans la vie yukonnaise.

J'espère que le film qu'on tournera avec mon scénario vous plaira. Moi, je l'adore!

lundi 22 juillet 2013

La chance dans la carrière d'un écrivain

« Dans la vie, il y a trois facteurs : le talent, la chance, le travail. Avec deux de ces facteurs, on peut réussir. Mais l'idéal est de disposer des trois. » Bernard Werber.

Ma carrière ne serait pas celle qu'elle est si je n'avais pas eu de chance dès le début. L'année de mon prix Robert-Cliche, il y avait deux auteurs de romans historiques parmi les membres du jury. J'aurais soumis mon texte l'année d'avant ou l'année d'après, je serais passée dans le beurre.

À partir de là, il a fallu certes beaucoup de travail, mais il a fallu aussi que je voie la chance quand elle passait. Et, heureusement pour moi, elle est passée fréquemment. Je ne saurais dire si je l'ai saisie chaque fois, mais je me suis servie assez souvent, merci. Il m'est même arrivé de saisir une occasion sans m'en rendre compte, comme si, inconsciemment, une petite voix me disait : « C'est le temps! Maintenant! » J'ai donc appris à écouter cette petite voix intérieure qui sait ce que je ne sais pas.

Évidemment, pour arriver à cette vision du monde, il faut admettre qu'on ne contrôle qu'une infime partie de notre vie, même si on a l'impression que tout ce qui nous arrive dépend de nous. Si vous êtes de ceux qui se pensent en contrôle de leur existence, je vous suggère d'aller jaser avec les gens de Lac-Mégantic. Ils en ont gros à dire sur le sujet.

Personnellement, j'ai fini par élaborer ma propre définition de la chance. La chance, donc,  pour moi, c'est le hasard dans lequel on voit une opportunité. On peut la prendre ou pas.

Lors d'un voyage en Nouvelle-Écosse pour repérer les lieux que j'ai utilisé dans Les deux saisons du Faubourg, j'ai fait la connaissance d'un homme aussi intéressant qu'original. Il s'appelle Bill. Bill est un businessman qui a réussi là où plusieurs se sont plantés. Je lui ai posé cette question : Comment fait-on pour avoir du succès en affaires? Sa réponse : Il faut sentir le vent, agir quand notre instinct nous dit que c'est le moment et s'y investir sans retenue. Si on ne mise que 50 %  et qu'on échoue, on ne saura jamais ce que ça aurait donné si on y avait mis 100 %. Pour résumer, disons que Bill est contre la prudence. Je ne parle pas ici de la prudence au volant ou devant un B. B. Q au propane. Je parle de celle qui nous empêche de nous investir à 100 % pour mener à terme quelque chose de plus grand que nous-mêmes par peur de tout perdre.

Bill s'est lancé à 100 % il y a une dizaine d'années dans une aventure qui visait à mettre sur pied un commerce qui durerait. Certes, il s'était planté quelques fois auparavant. Mais, me disait-il, il avait beaucoup appris de ses échecs. D'une fois à l'autre, il ne reproduisait jamais les mêmes erreurs, même s'il en commettait de nouvelles. Son but n'était pas de faire de l'argent. Il voulait simplement réussir, voir sa business naître, grandir et survivre. Cette motivation lui donnait une sorte de sixième sens pour flairer les opportunités. Un œil supplémentaire pour voir la chance quand elle passait.

J'ai beaucoup réfléchi depuis ma rencontre avec Bill et je suis arrivée à la conclusion que sa philosophie s'applique aussi aux arts. À l'écriture, en tout cas. Questionnez n'importe quel écrivain qui connaît un succès qui dure. Il vous parlera du talent (Évidemment, il en faut.). Il vous parlera aussi du travail, de toutes ces heures qu'il consacre à l'écriture. Et s'il est honnête, il vous dira qu'un jour, dans sa vie, il a vu la chance apparaître devant lui et qu'il l'a attrapé au vol.

Il s'agit parfois de rencontrer la bonne personne.

Il s'agit parfois de sortir un livre à un moment où il se produit un événement médiatique qui rejoint le sujet traité dans ledit livre, et ce, sans l'avoir planifié.

Il s'agit parfois de publier un roman d'un certain genre (sans faire exprès!) dans les mois qui suivent un grand succès du même genre et de récupérer, par accident, le lectorat de l'auteur à succès.

Et il peut s'agir de soumettre son manuscrit à un concours telle année plutôt que telle autre, sans savoir qu'il y a, parmi les membres du jury, des gens avec qui on a des affinités littéraires.

Mais il y a une chose que j'ai remarquée et que Bill et d'autres hommes d'affaires avec qui j'en ai jasé pourraient vous confirmer : La chance vous ignore souvent si votre seul but est de faire de l'argent. On dirait même qu'elle ne vient que si vous avez un objectif plus grand : accomplir quelque chose.

Ça a l'air quétaine, dit comme ça, je sais. Mais, des fois, je me demande si Herman Hesse n'avait pas raison quand il disait :

« La chance n'a rien à voir avec la raison ni avec la morale. Elle est d'essence magique, attribut d'un niveau précoce et juvénile de l'Humanité. »  Dans le fond, au niveau précoce et juvénile de l'Humanité, l'argent n'existait pas. 

lundi 15 juillet 2013

Le hasard des livres

Voici un billet de blogue léger comme l'été.

Einstein disait : « Le hasard, c'est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito. »

Je ne sais pas si je crois en Dieu. Probablement pas. Mais il me semble que me tombe toujours sous la main le bon livre au bon moment.

Voici quelques exemples parmi tant d'autres :

1.      Après avoir vécu des expériences de synchronicité au Yukon et sur la route de Compostelle, j'ai cherché en vain le livre de Jung qui s'appelle Synchronicity. J'ai fouillé de nombreux sites internet où on peut acheter des livres usagés, mais personne ne l'avait en stock. Il n'était pas non plus disponible sur Amazon Market Place. Puis l'an dernier, pendant mon voyage de recherche en voyage en Nouvelle-Écosse, je suis entrée dans une librairie de Halifax pour acheter un signet (souvenir de voyage que je rapportais à la Sorcière). J'ai aperçu le livre de Malcom Gladwell, Blink, que je possède depuis quelques années et que j'aime beaucoup. Je l'ai pris pour voir le prix. Qu'est-ce que j'ai trouvé juste derrière? Le livre Synchronicity, de Jung.

2.      Il y a quelques années, j'ai acheté une anthologie du roman historique en Occident. Marguerite Yourcenar, que je n'avais jamais lue, y était citée en exemple à plusieurs reprises. Je me suis dit à ce moment-là qu'il serait nécessaire que j'en sache davantage sur elle. Quelques jours plus tard, je marchais sur la rue Saint-Jean, à Québec, lors d'une fête de quartier. Les trois librairies avaient dressé des tables et sorti une partie de leur stock. Un roman d'Arturo Pérès-Reverte, Le club Dumas, a attiré mon attention parce que j'avais prêté mon exemplaire un an plus tôt et qu'il n'était pas encore revenu ( et je ne me souvenais plus à qui je l'avais prêté). J'ai décidé d'acheter le roman au cas où il ne reviendrait pas. Comme je m'en emparais, mon regard s'est posé sur le livre qui se trouvait en dessous. C'était une biographie de Marguerite Yourcenar.

3.      Au fil des années, je suis devenue une fan de la pensée de Marguerite Yourcenar. J'aime sa plume autant que ses idées. À Marseille, ce printemps, je me rendais à mon hôtel quand je suis passée devant une librairie. (Et je suis incapable de passer devant une librairie sans y entrer. C'est une maladie.) On avait dressé des tables sur le trottoir, comme l'autre fois, à Québec. J'ai regardé les tables, découragée parce que les livres y étaient alignés à la verticale. J'ai survolé l'ensemble puis mon regard s'est attardé sur le bord de la rangée du milieu. En guise de couverture du livre, on avait choisi la photo d'une femme âgée. À cause du rebord de la table, je ne voyais que les yeux. Mais je les ai reconnus aussitôt. C'étaient les yeux de Marguerite Yourcenar! Le livre s'intitule Les yeux ouverts. Très approprié, comme titre, je trouve, vu les circonstances.  

4.      J'ai vécu plus étrange que ça encore. Il y a cinq ou six ans, un soir, je lisais Romancing the Ordinary, de Sarah Ban Breatchnach. Dans un chapitre, elle parlait d'un texte écrit par un bénédictin du 18e siècle, le frère Laurent. Il y avait dans cet extrait quelque chose qui m'accrochait. On y parlait du bonheur au quotidien, des petits plaisirs qui font qu'on se dit que notre vie est riche même quand il s'agit de détails. J'aime cette philosophie, alors j'ai pris le titre en note.

(À partir d'ici, je n'exagère pas et je n'invente rien. C'est vraiment arrivé. Mon chum peut en témoigner.)

Il ne s'était pas écoulé une semaine que le facteur est venu sonner à ma porte. J'avais commandé un mois plus tôt un roman sur le site abebooks.com. Le libraire se trouvait à Portland, en Oregon. Voilà que le facteur arrive avec trois bacs de plastique pleins d'enveloppes. Elles venaient toutes de cette librairie. J'ai eu beau dire que je n'avais commandé qu'un roman, le facteur a insisté pour me laisser toutes les enveloppes puisqu'elles m'étaient toutes adressées. J'ai contacté la librairie pour leur décrire la situation et on m'a dit qu'il y avait eu une erreur dans l'impression des étiquettes. On me donnait tous les livres que contenaient ces enveloppes étant donné que ça coûterait trop cher pour les retourner et les réexpédier. J'ai donc ouvert les enveloppes une à une et — évidemment! — le roman que j'avais commandé se trouvait dans la dernière enveloppe (Il s'agit d'une variante de la loi de Murphy.) Mais qu'est-ce j'ai trouvé dans une des enveloppes? Le livre du frère Laurent dont j'avais pris en note le titre en lisant le livre de Sarah Ban Breatchnah.

5.      Un autre exemple aussi déroutant que fréquent : Quand je lis un roman, il arrive que l'auteur parle d'un sujet que je ne connais pas ou qu'il utilise un mot que je n'ai jamais lu nulle part, mais qui retienne mon attention. Et trop souvent pour être un hasard, je tombe par la suite sur un autre texte qui porte sur le même sujet ou bien sur un texte où l'on utilise le même mot (que je n'avais pourtant jamais entendu avant).

Je ne sais pas ce que signifient tous ces hasards. Peut-être que ça ne signifie rien du tout. Mais j'aime croire qu'il ne s'agit pas de coïncidences. Il me semble qu'il y a quelque chose de magique avec les livres. Pour expliquer ce genre d'événement, Jung parle de synchronicité. J'aimerais bien, pour ma part, savoir comment il se fait que mes lectures soient à ce point «synchronistiques».

Et vous, ça vous arrive, ces choses-là?


lundi 8 juillet 2013

Toujours la même rengaine

Il y a quelque temps, une amie m'a fait parvenir ce lien avec la mention : Pour te donner des idées de billet de blogue. (Je m'excuse à l'avance de vous envoyer vers un texte en anglais, mais il faut ce qu'il faut. Au pire, ne lisez que ce billet.)

Ça m'a fait drôle de lire encore un texte où l'auteur se penche sur l'éternelle question: L'écriture, c'est une job ou un hobby?

Après l'avoir lu, je me suis dit : « La Sorcière a déjà parlé de ça, au début de l'année. Je ne vais pas revenir là-dessus. » Et puis, la semaine dernière, j'ai écrit sur les profs éteignoirs, et le blogue s'est enflammé. J'avais touché un sujet délicat sans le savoir, c'est-à-dire ce que pense les profs des aspirations de leurs étudiants.

Et voilà qu'en fin de semaine, je suis tombée sur un extrait d'une conférence de Sandra Zomerman, théoricienne du marketing. Elle y raconte cette histoire du Moyen Âge : Trois ouvriers travaillent sur un chantier lorsqu'un passant s'arrête pour demander à chacun ce qu'il fait. Le premier dit « je pose des pierres les unes sur les autres », le deuxième répond « je construis un mur », le troisième affirme « je bâtis une cathédrale ». Zomerman fait allusion à la motivation en entreprise, mais il me semble que son histoire met en relief la variété des visions du monde. En somme, il s'agit d'une version sophistiquée de l'allégorie du verre à moitié plein.

Quel lien ai-je fait entre ces trois incidents pour décider d'écrire là-dessus aujourd'hui?

Réponse: Tout est toujours une question d'angle.

J'aurais pu, par exemple, prendre 600 mots pour vous expliquer que, pour moi, l'écriture est un métier, que ça me fait vivre, que j'aime ça terriblement, que je travaille sur mes romans dès que j'ai une minute à moi, que j'en rêve la nuit, que je me mets en colère si on veut m'empêcher de travailler, que je ne réponds pas au téléphone quand j'écris, ni à la porte ni à mes courriels. Mon ami Jean-Pierre aurait pu prendre 600 mots, probablement les mêmes mots, mais dans un ordre différent, pour vous dire que, pour lui, l'écriture est un passe-temps extraordinaire, qu'il a déjà deux jobs et que laisser monter les mots et les images dans sa tête lui permet de se détendre. Le mari d'une amie aurait pu prendre les mêmes 600 mots pour décrire le passe-temps frivole de sa femme, l'écriture. Et cette amie aurait pris les mêmes 600 mots pour vous dire à quel point sa vie tourne autour de l'écriture, que pour elle, c'est un métier fantastique, que ça la fait vivre et qu'à moins d'y être forcée, elle ne voudrait pratiquer aucun autre métier. Il y a des gens qui enseignent au cégep et qui, si on leur demande leur métier, répondent écrivains, même si l'écriture ne leur rapporte que quelques centaines de dollars par année.

L'écriture est-elle une job ou un hobby? Ma réponse : C'est à vous de décider et à personne d'autre. Si vous vous voyez comme écrivain avant toute chose, vous aurez une réponse. Si vous vous voyez comme fermier, prof, serveur, vous aurez une autre réponse. La vérité ne se trouve pas dans l'œil de celui qui vous regarde, mais dans le vôtre.


C'est donc à vous de savoir ce que vous êtes et comment vous voyez l'écriture. Ce que les autres (profs, famille, conjoint, amis) en pensent, ça les regarde eux, pas vous.

mardi 2 juillet 2013

Les éteignoirs ou ces profs tueurs de rêves

Éteignoir :  Petit cône que l’on place sur la flamme d’une chandelle, d’une bougie ou d’un cierge pour l’éteindre. [Figuré] [Familier] Ce qui freine l’élan de l’esprit, de la gaieté; rabat-joie. (Antidote et Petit Robert) 

J'ajoute à cette définition officielle ma définition personnelle : professeur qui s'efforce de tuer dans l'œuf les aspirations de ses étudiants.

C'est une chronique de mon hebdomadaire local qui m'a donné l'idée d'écrire ce billet. Pour comprendre mon indignation, je pense qu'il est important pour vous d'aller lire la chronique en question. C'est pas long, de toute façon. Enchantée, moi c'est Hani. Ben oui, avec un H

Bon. J'ai été enseignante. Je connais le pouvoir du prof sur ses élèves. Il peut encourager et décourager, faire aimer et faire détester. Il a le pouvoir de donner de la confiance en soi et de la miner. Malgré tout ce qu'il dit, le prof ne fait que transmettre sa vision du monde. Et si sa vision du monde va à l'encontre des rêves de ses élèves, il ne lui viendrait même pas à l'idée de questionner sur ce qu'il sait, ce qu'il croit, ce qu'il pense. Le plus facile, c'est de détruire le rêve importun. Pour le bien de l'élève, évidemment.

J'ai eu, il y a longtemps, un élève passionné du Japon. Il avait 12 ans quand il est arrivé dans ma classe. Je lui ai enseigné deux ou trois ans, je ne me souviens plus très bien. Il pratiquait toute sorte d'arts martiaux, tripait manga, et à l'Halloween de sa cinquième secondaire, il est venu dans ma classe de première secondaire déguisé en ninja pour distraire mes élèves. Il disait qu'il voulait partir au Japon dès qu'il aurait 18 ans. 

Aujourd'hui, il en a 28. Il vit au Japon depuis sept ans. Il a épousé une Japonaise. Il fait des films, tourne des vidéoclips, écrit des scénarios. Et dernièrement, il a rencontré Quentin Tarantino dans un party. Pas de farce! Ce gars-là s'appelle Alex. Sa vie n'est probablement pas parfaite, mais il l'assume et je l'admire. C'est un ancien élève devenu mon idole parce qu'il a fait preuve de courage en continuant à rêver passé le secondaire. Et il en fallait du courage pour réaliser ses rêves avant 60 ans. Ça aurait sans doute été plus facile de se dire : « Quand je prendrai ma retraite, j'irai visiter Tokyo. En attendant, il faut que je gagne ma vie. »

Il y a certainement eu des éteignoirs dans la vie d'Alex. Je ne pense pas avoir été un de ceux-là. En tout cas, j'espère que non. Et j'ose croire que s'il s'est rendu là où il est, c'était parce que sa volonté était plus forte que tous ce qu'on pouvait lui dire de faire et de ne pas faire. Plus forte que le désir de se conformer à la réalité dans laquelle vivent 90 % de nos concitoyens.

Je comprends le prof qui veut ouvrir les yeux à ses élèves. Il regarde sa propre vie, repense à ses propres rêves et se dit : « Les pauvres petits, je vais leur épargner de telles désillusions. » Je suppose que je suis hors norme, mais j'ose croire que chaque personne doit vivre ses propres désillusions. Elles font partie de la vie, et les lui épargner, c'est l'empêcher de croître. Si renoncer à ses rêves avant même d'avoir essayé de les réaliser me semble d'une paresse incroyable, s'efforcer de convaincre quelqu'un d'y renoncer relève, à mon sens, d'une prétention ridicule, voire de la jalousie.

Elle n'est pas facile, la vie d'artiste. Je ne suis pas la première à le dire et j'ai déjà écrit sur ce blogue ce que je pense de l'importance de ne pas avoir de dettes si on veut gagner sa vie avec sa plume. J'ai écrit aussi sur l'importance aussi de mettre toutes ses énergies dans la poursuite de son rêve. Et c'est vrai qu'on ne peut pas avoir le beurre, l'argent du beurre et le cul de la fermière par-dessus le marché. Un écrivain à temps plein n'a pas de sécurité d'emploi, pas d'assurance chômage, pas d'assurance invalidité, pas de vacances payées, pas de fonds de pension autre que celui qu'il va réussir à se créer au fil des ans s'il est chanceux et organisé. Mais s'il aime ce qu'il fait, il ne verra pas ces choses comme des contraintes ni comme des sacrifices.

Nous n'avons qu'une seule vie. Aussi bien en faire quelque chose à notre image. Et si nos rêves vont dans le sens contraire de ce que prêche un professeur d'université, il importe de se dire : « Lui n'a peut-être pas réussi, mais ça ne veut pas dire que moi, je ne réussirai pas. » L'université est un lieu d'apprentissage. Ce n'est pas la vraie vie. La vraie vie, c'est quand on met nos tripes sur le tapis pour montrer au monde ce dont on est capable. Comme le fait Alex, à la sueur de son front, malgré les hauts et les bas, et avec cœur.

p.s. La Sorcière de ce blogue a aussi goûté à cette médecine universitaire. Deux profs s'étaient vantés de pouvoir lui prédire son avenir: Selon eux, jamais elle ne deviendrait écrivaine. Je vous laisse juger de leur talent de devin. 
  • Sa série Filles de Lune s'est vendue à 150 000 exemplaires.
  • Elle est distribuée partout dans la francophonie.
  • Le premier tome été adapté au théâtre. 
  • Les droits des cinq tomes de la série ont été cédés aux éditions Pocket pour publication dans deux collections simultanément. Ce qui fait dix livres publiés chez Pocket.  DIX!!!!!

So much pour les diseurs de bonne aventure universitaires! Pour ma part, je remercie l'orienteur qui m'a guidée vers l'enseignement du français plutôt que la littérature, la rédaction ou la création littéraire. J'ai la nette impression de l'avoir échappé belle.