Anecdote 1: En novembre dernier, une amie a
commandé trois livres dans une librairie. Des cadeaux de Noël pour son chum.
Comme le libraire ne les avait pas en stock, il lui a dit que ça prendrait deux
semaines.
(Veuillez noter que deux semaines est un délai normal dans
les librairies du Québec à cause des distributeurs qui ne font pas une
livraison spéciale chaque fois qu'on leur commande un livre. )
Bon. Ma copine est repassée à la libraire au bout de deux
semaines. Les livres n'étaient toujours pas arrivés. « On va vous appeler dès
qu'on les a.» qu'on lui a répondu.
Elle a attendu. Noël a passé. Elle a donné une carte à son
chum avec une petite note genre Désolée
du retard. Et au début de janvier, elle est repassée à la librairie où elle
a appris que deux des trois livres étaient arrivés. Elle a demandé pourquoi
personne ne l'avait appelée pour l'avertir. On lui a répondu qu'on attendait
que le troisième livre arrive pour ne pas qu'elle se déplace deux fois.
Anecdote 2: Pendant le Salon du livre de Québec,
j'ai marché dans le quartier Montcalm. En voyant mon roman dans la vitrine de
la librairie Cartier, je suis entrée pour remercier les libraires qui m'avait
fait une belle pile devant la porte. Au fond du magasin, une dame voulait un
livre X. Le libraire ne l'avait pas en stock alors il lui a dit: « Je peux vous
le commander, si vous voulez. Je l'aurais dans deux semaines.» La dame a dit
non et, en sortant, je l'ai entendu dire à son mari qu'elle allait commander le
livre sur Amazon. Quelques semaines plus
tard, j'apprenais dans les journaux la fermeture de la librairie Cartier.
Anecdote 3: À la fin du mois de mai, une amie écrivaine m'a
vanté Amazon. Je l'ai écoutée, ahurie. Une écrivaine littéraire qui achète sur
Amazon? Qui s'en vante en plus? Dans le contexte actuel? Ils ont toujours le livre que je cherche,
qu'elle m'a dit. Et je le reçois dans ma
boîte aux lettres deux jours plus tard.
Anecdote 4: Il y a quelques semaines, je
cherchais un livre qu'une amie m'avait recommandé. Comme ce n'était pas un
livre récent et qu'il s'agit d'un essai spécialisé, aucune librairie de
Sherbrooke ne le tenait stock. J'ai regardé sur Amazon.ca. Le livre était là,
mais on annonçait un délai de deux mois. Leslibraires.ca. l'annonçait
sans mentionner de délai. J'y ai
donc passé ma commande. (Note: j'ai commandé deux livres pour obtenir la
livraison gratuite.)
Dans les cinq minutes qui ont suivi, j'ai reçu un courriel
pour me dire que leslibraires.ca n'avait pas les livres en stock, mais qu'on les
demandait à l'instant aux fournisseurs. Je m'attendais à devoir attendre deux
mois, mais SURPRISE! J'ai reçus mes livres une semaine plus tard, emballés dans
un beau papier, avec une petite note manuscrite. J'étais tellement contente que j'en ai fait
un statut Facebook.


Pourquoi je vous raconte ça? Pour vous parler de la relation
bien spéciale que j'entretiens avec Amazon.
Elle est très semblable, en fait, à celle que j'entretiens avec Walmart. Faut savoir que «j'haïs» Walmart! «J'haïs» son attitude antisyndicat, son pouvoir trop grand, sa
façon d'assurer des prix très bas en mettant
une pression terrible sur les fournisseurs et sur les fabricants. Sauf que
depuis la fermeture du Zellers, c'est Walmart qui a pris sa place au seul
centre commercial de mon quartier. Alors,
quand j'ai besoin de quelque chose (des bobettes pour mon chien, mettons), je
dois choisir entre traverser la ville en voiture pour aller magasiner au
Carrefour (ce qui me bouffe plusieurs heures selon le trafic) ou bien monter la
côte jusqu'au Walmart (ce qui prend 5 minutes, trafic pas trafic). Je vous
laisse deviner ce que je fais.
Amazon tient beaucoup de Walmart en ce qui a trait aux
pratiques abusives. On n'a qu'à voir la pression qu'elle met en ce moment sur Hachette
et quelques autres éditeurs. (Voir à ce sujet cet
article de Livres Hebdo)
Mais revenons à Amazon.
J'ai passé ma première commande sur Amazon.ca en 2004. Faut savoir, là aussi, que je ne lis jamais la même affaire
que tout le monde parce que je lis beaucoup en anglais et je lis aussi beaucoup pour
faire de la recherche. Surtout dans ce temps-là parce que j'écrivais du roman
historique. Les livres que je voulais ne se trouvaient tout simplement pas en
librairie.
Amazon est devenue une habitude. Je voyais ça comme un façon drôlement
pratique, efficace et rapide d'acheter un livre. Aucun libraire ne pouvait
rivaliser avec Amazon. C'était il y a
dix ans. Quelqu'un peut-il rivaliser avec Amazon aujourd'hui?
En 2004, pour obtenir la livraison gratuite, il fallait
commander pour plus de 40$. Quelques années plus tard, c'est descendu à 25$.
Méchante bonne méthode pour créer une dépendance. Un peu comme les pushers qui
se tiennent aux abords des écoles et qui donnent aux jeunes leurs premiers
joints ou leurs premières pilules de cochonneries.
Depuis deux ou trois ans, on mesure les effets d'Amazon sur
les librairies partout dans le monde. Les petits commerces meurent les uns
après les autres pendant qu'Amazon étend son empire. On ne compte plus les reportages qui
dénoncent ses abus. Elle s'est même lancée dans l'édition où elle cause autant
de dégâts qu'en distribution. (Voici un excellent
reportage à ce sujet).
Tout ça parce qu'Amazon s'est installée un jour dans un
espace où il n'y avait personne et qu'elle a rendu accro chaque nouveau client
en livrant rapidement la grande majorité de ses livres (souvent en seulement deux
jours!). Et en offrant tout un tas de produits « complémentaires »
(On peut même acheter des armes sur Amazon.com!), livrés aux mêmes conditions.
Or la grosse bête qu'est Amazon commence à en arracher, elle
aussi. À cause justement de sa livraison gratuite. Depuis un an, elle offre un
service Amazon Prime. Pour environ 70$ par année, elle donne un service
spécial. À peu près le même qu'elle offrait jusqu'ici, mais sans commande
minimale. Ça ne doit pas fonctionner
très bien puisqu'il y a un mois, au moment où je passais une commande, elle m'a
forcé la main. Une fenêtre s'est ouverte pour m'offrir le service Prime gratuit
pour un mois. Après ça, si je ne décochais pas la petite case Prime dans mon
compte Amazon, Amazon prendrait 70$ sur ma carte de crédit. Il y avait bien un
petit bouton où cliquer pour refuser l'offre, mais il ne fonctionnait pas. Le
seul bouton qui marchait, c'était celui qui disait ACCEPTER. Furieuse, j'ai
cliqué dessus, mais dès ma commande passée, je suis allée dans mon compte pour
décocher le service Prime.
Cette manière de ruser avec des clients trahit une soudaine
vulnérabilité. Je vous prédis que lorsque toutes les petites librairies auront
fermé leurs portes, Amazon exigera des frais de livraison pour les livres
acheter en ligne.
Qu'est-ce qu'on peut faire pour éviter la domination
mondiale d'Amazon? Fouillez-moi! Je n'en ai aucune idée. Ma mère aurait dit
qu'on combat le feu par le feu. Au
Québec, notre système de distribution de livres est essentiel pour assurer une
offre équitable dans toutes les librairies, mais il est lent sans bon sens. Aucune
librairie de la province ne peut combattre à armes égales avec Amazon parce
qu'Amazon a basé son entreprise sur la vitesse et sur une offre
incroyable de livres, récents ou non.
On ne ramènera pas en librairie les gens qui achètent désormais
sur internet parce qu'il est impossible de faire reculer la technologie. C'est
plate, mais c'est ça! On peut cependant sensibiliser la population et orienter les
achats, comme le font les producteurs d'aliments québécois. Mais pour cela, il
faudrait offrir des conditions équivalentes.
Mon expérience avec leslibraires.ca m'a convaincue qu'on
peut compétitionner avec Amazon quand il s'agit de livre en français. Mais il
y a un hic. Mes achats faits sur leslibraires.ca n'ont rien rapporté aux
librairies de Sherbrooke. Même chose lorsque j'ai acheté mes livres numériques sur archambault.ca ou
renaud-bray.ca.
Peut-être qu'il faudrait réviser notre système et repenser
la loi. En tout cas, il faut regarder l'ennemi en face et évaluer ses forces
et ses faiblesses. En ce moment, l'ennemi du milieu du livre partout dans le monde, c'est
Amazon. Et sa faiblesse semble se trouver dans sa plus grande arme de séduction massive: la livraison rapide et gratuite.
P.-S. Quand j'ai commandé sur leslibraires.ca, je me suis
d'abord trompée d'adresse et j'ai tapé lelibraire.ca. Qui vendait sur lelibaraire.ca? Amazon! J'ai
ressayé ce matin avant de publier ce billet, mais la page n'est plus en ligne.
Heureusement!
P.-P.-S. Je viens de trouver ce reportage sur les raisons de la vitesse d'Amazon. C'est à tomber en bas de sa chaise. http://www.livreshebdo.fr/article/la-bbc-filme-les-conditions-de-travail-chez-amazon