vendredi 14 août 2015

Le sexe, la fiction et le féminisme




Je suis allée voir Le mirage, mardi soir. En sortant du cinéma, j'ai dit à mon chum qu'on venait de regarder le film le plus intelligent que j'ai vu depuis des années. Ça vous donne une idée si j'ai aimé.
En résumé, Le mirage est l'histoire d'un homme tellement pris dans le spin de sa vie qu'il ne voit plus quand ni comment il pourra reprendre son souffle. Dettes à n'en plus finir, vie de couple nulle, vie sexuelle nulle, vie familiale et professionnelle épuisante. Il étouffe. Sa manière de survivre dans ce qu'il voit comme un enfer? Regarder de la porno et avoir des fantasmes. Un jour, les fantasmes prennent tellement de place qu'il les croit enfin possibles, même réels. Il passe à l'acte et scrape sa vie.
Le film est drôle par bouts, tragique à d'autres bouts. J'ai ri, mais j'ai aussi souvent eu une boule dans la gorge parce que l'écriture de ce film est juste et vraie. On y croit parce qu'on a tous vu ça, on a tous pensé à ça, on a tous vécu ça, à différents degrés.
Comprenez-moi bien. Ce n'est pas parce qu'il est question d'un homme que ce film est vrai. C'est parce qu'il parle de la réalité humaine en Occident. On aurait mis une femme à la place, l'histoire aurait fessé tout autant.
Mercredi matin, j'ai écrit à la Sorcière pour lui dire d'aller voir le film. Elle m'a renvoyé ce lien vers La Presse + en me demandant ce que j'en pensais. Il s'agissait d'un texte d'opinion de Martine Delvaux, prof à l'UQUAM, qui dénonçait le film.
Une chance qu'il y a des appuis-bras à ma chaise parce que je serais tombée par terre.
  « Si, pour Louis Morissette, Le mirage dépeint le sentiment de vide de plusieurs hommes de sa génération, et si, de fait, il y a des dizaines de milliers de Patrick Lupien au Québec, alors il y a de quoi s’inquiéter. »
Misère! Il y en a des milliers. Et des milliers de femmes aussi. Oui, on doit s'inquiéter, mais pas pour les raisons que nous donne Martine Delvaux.
On doit s'inquiéter d'une société qui remplace le verbe « vivre » par les verbes « avoir » et « être ».  On doit s'inquiéter de l'indifférence et de la cruauté avec lesquelles on vit nos relations couples. On doit s'inquiéter de voir notre conjoint(e) devenir notre pire ennemi(e). Et on doit s'inquiéter que tant de gens se sentent prisonniers de leur vie.  
 « Au final, si Lupien avait été satisfait sexuellement, s’il n’avait pas eu à dépenser trop d’argent pour répondre aux demandes de sa femme, il n’en aurait pas violé deux autres. »
C'est bizarre, je n'ai pas vu de viol dans ce film.  La scène avec son employée est une scène de sexe violente, c'est vrai, mais il ne la viole pas puisque c'est elle qui l'attire à lui. Elle ne proteste pas, même si elle est déçue du résultat.  Certes, l'acte se passe dans la violence. Comme tout plein de scènes de cul dans les films, dans les romans... et dans la vie. La position du missionnaire n'est plus obligatoire depuis un ou deux ans, je pense. Et la douceur n'est pas la tasse de thé de tout le monde. Sachez qu'il n'y a pas que des hommes pour écrire des scènes de cul violentes. Parlez-en avec la Sorcière...
« S’il y a une scène à garder en mémoire pour illustrer ce que veut dire l’absence de consentement, c’est celle-là. Lupien ne s’arrête que devant la menace que Roxanne lui fait d’appeler la police. »
C'est vrai que le personnage essaie de s'imposer à la meilleure amie de sa blonde. Mais il faut avoir manqué le début du film pour ne pas avoir saisi qu'il est persuadé qu'elle le désire autant qu'il la désire. Ça lui prend un bon deux minutes à comprendre que son fantasme n'est pas la réalité. Deux minutes et une gifle retentissante.  Il recule alors, réalise qu'il était dans le champ et veut s'expliquer. C'est parce qu'il ne veut pas s'en aller et qu'il insiste pour s'expliquer que la femme menace d'appeler la police. C'est vrai que, du point de vue de la meilleure amie de sa blonde, il a essayé de la violer. Elle n'est pas dans la tête du gars depuis le début. Le spectateur, lui, il devrait savoir de quoi il en retourne.
« Ce que Le mirage nous montre, c’est un être susceptible de s’assurer de son poids sur Terre en violant des femmes. »
Je suis féministe, mais je suis aussi humaniste.  Si on avait raconté cette histoire de la même manière, mais avec une femme comme personnage principal, aurait -on porté sur ce film un tel jugement?  Et ne venez pas me dire qu'une femme n'essaierait jamais de s'imposer. Svp, allez faire un tour dehors, de temps en temps. 
« Le film est arrivé en salle en même temps que le défenseur du viol et masculiniste Roosh V à Montréal, et peu après qu’Action Bronson, artiste dont l’œuvre est cousue de propos misogynes, ait annulé sa présence à Osheaga. C’est une coïncidence des plus parlantes. »
Faut pas charrier!
On doit dénoncer ce qui doit l'être, mais à faire flèche de tout bois, on rate la cible et on diminue la valeur de la cause qu'on défend. Laisser penser que ce film fait la promotion du viol, c'est comme dire qu'un roman policier fait la promotion du meurtre. 

De grâce,  chers écrivains, écrivez ce que vous voulez et n'écoutez pas les gestionnaires de la vertu. La fiction n'a pas à se montrer vertueuse. 

14 commentaires:

  1. Quand tu sévis, tu ne fais pas dans la dentelle. J'aime. Hâte de voir le film pour me faire mon idée.

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  2. J'ai vu le film et je partage à 100% l'opinion de la doyenne

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    1. Ça fait du bien de lire vos opinions. Merci.

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  3. J'ai vu le film et je suis d'accord avec toi en tous points

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    1. Même chose pour moi. C'est un film drôle au début, et plutôt dur à la fin, mais de là à le descendre comme dans l'article de madame Delvaux... ya une marge. Je suis plus d'accord avec la vision présentée ici. :)

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  4. J'ai pas vu le film, mais j'en ai plein le cul (j'allais dire "mon casque", mais c'est trop poli) d'entendre des gens pousser des hauts cris à propos d'œuvres de FICTION. En 2015, on n'a plus besoin de censure gouvernementale officielle : Facebook et compagnie s'assurent que tout ce qui pourrait heurter qui que ce soit (surtout les femmes, qui semblent un groupe très chatouilleux et fragile) est décrié haut et fort. Après, des fois, je me demande comment j'arrive encore à créer.

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    1. J'ajouterais que j'ai créé un personnage (pour une nouvelle) qui était un psychopathe et un violeur. Une chance que les nouvelles ne sont à peu près pas lues, sinon je suppose qu'on dirait que j'encourage la culture du viol...

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    2. J'aime toujours tes choix de mots.

      Pour la censure, elle vient de plus en plus de ceux que j'appelle les gestionnaires de la vertu. Je trouve que le monde se durcit (sans jeu de mots).

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  5. "On doit s'inquiéter d'une société qui remplace le verbe « vivre » par les verbes « avoir » et « être »." Ça serait pas "paraître" plutôt qu'"être"? À part ça, très bien vu.

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