Extrait du roman Les deux saisons du Faubourg (de la doyenne)

(En librairie, le 3 avril, mais disponible dès aujourd'hui en format numérique.)

Chapitre 1

Longtemps, ma mère a attendu mon père, un marin téméraire, un de ceux qui avaient jeté l’ancre dans le Vieux-Port de Québec pendant l’été des Grands voiliers. Il s’appelait Kyle Reese. Reese comme le chocolat. À seize ans, ma mère était tombée amoureuse de lui, séduite par son accent et par sa façon de la soulever de terre, comme si elle était aussi légère qu’une plume. Il avait été son premier amour et était longtemps resté son seul et unique. Mon père lui avait promis de l’épouser quand il reviendrait à Québec, mais le destin lui avait réservé un sort différent. Au début d’octobre 1984, son navire disparaissait en mer sans laisser de trace. La nouvelle, parvenue à Québec quelques jours plus tard, n’avait pas empêché ma mère d’espérer son retour. Pendant des mois, elle n’avait cessé d’imaginer des retrouvailles au cours desquelles mon père lui aurait raconté être descendu quelques jours avant le naufrage lors d’une escale aux îles Mouk-Mouk. Il lui aurait demandé sa main et aurait pris sa place auprès d’elle et de moi. Nous aurions vécu heureux jusqu’à la fi n de nos jours, et ma mère et mon père auraient eu beaucoup d’enfants.

Cette histoire, qui relevait du conte de fées, ma mère me l’a racontée tous les hivers de mon enfance tandis qu’elle m’entraînait dans l’escalier Casse-Cou jusqu’à la rue du Petit-Champlain pour me montrer l’endroit exact où elle avait rencontré l’homme de sa vie. L’été, quand les touristes prenaient d’assaut le Vieux-Québec et que ma mère partait travailler comme la plupart des chefs de famille monoparentale, je suivais ma grand-mère sur le balcon de son appartement, en plein coeur du faubourg Saint-Jean-Baptiste. Loin du bruit, et je dirais presque loin du monde, je l’écoutais raconter à sa façon l’histoire de ma conception, découvrant dans sa version des détails nouveaux, des indices supplémentaires qui faisaient de mon père un homme fascinant. Il avait été beau et fort. Il avait parlé plusieurs langues et avait su nager comme un champion. Il avait visité tous les ports, de Montréal à Vladivostok, affronté les pirates dans la mer de Chine, les contrebandiers dans la Méditerranée, les trafiquants d’esclaves sur les côtes de l’Afrique. Mon esprit d’enfant ne relevait pas les anachronismes ni les incohérences. Le visage écrasé entre deux barreaux du garde-fou, les cheveux caressés par la brise de la Haute-Ville, je regardais sans les voir les chats errants du quartier en rêvant à ce père que je n’avais pas connu. Cette histoire, malgré les versions farfelues qu’on m’en donnait, avait fait de lui un héros, et j’y ai cru jusqu’à ce qu’arrive chez nous un Anglais qui n’en était pas un.

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