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lundi 16 décembre 2013

Ces commerces qui auraient dû crever




Avant de vous parler de livres aujourd'hui, je voudrais d'abord vous présenter Jackie. Comme vous pouvez le voir juste en regardant la photo, Jackie est une artiste. C'est aussi une restauratrice. Je prends un moment pour vous parler de son commerce parce qu'il aurait dû disparaître il y a longtemps.

Le Café the Singing Goat a ouvert ses portes en 2010 à la limite de la partie pauvre du centre-ville et du quartier ouest (aussi pauvre), à Sherbrooke. À l'époque, c'était le seul restaurant végétarien en ville. Il était ouvert presque tous les jours et presque toute la journée. Il offrait une nourriture de grande qualité, mais opérait à perte.

Au fil des mois, la propriétaire a ajusté le tir. Elle a réduit ses heures d'ouverture en fonction de la clientèle. Elle a réduit aussi le nombre de plats au menu. Elle a maintenu la qualité cependant. Les clients savent, quand ils vont au Goat, que tout ce qui pouvait provenir de culture locale provient de culture locale et qu'une grande partie des aliments sont bio (dont le beurre). Jackie a aussi révisé ses prix à la hausse pour pouvoir continuer d'acheter la même qualité de produits sans descendre dans le rouge. Jackie a un charme fou et c'est une créatrice. Elle a donc développé son restaurant à son image. Le menu, écrit sur un tableau noir, comporte quelques fautes et quelques maladresses syntaxiques. Normal, Jackie est anglophone (née ici de parents nés ici).  C'est vrai qu'on paie plus cher pour dîner chez elle que dans bien des restaurants en ville. Et pourtant, les clients sont au rendez-vous. D'ailleurs, ne pensez pas avoir une table à midi si vous arrivez sans réservation. Tentez plutôt votre chance à 13h.


Je vous présente maintenant Sam, du Tassé, café de quartier.

Sam a ouvert ses portes un peu après Jackie, dans l'est de Sherbrooke, un quartier ouvrier où les gens ont l'habitude de fréquenter le Tim Hortons (qui se trouve à un pâté de maisons de là).

Son resto non plus n'aurait pas du survivre parce que Sam sert des assiettes soupe-panini-salade, des pâtisseries, du café et du chocolat chaud. Ses prix sont pas mal plus élevés que chez Tim Hortons. La raison de son succès est simple: Il utilise des produits de première qualité. Tout y est excellent, de la garniture des paninis au chocolat chaud fait avec du vrai chocolat noir en passant par ses grains de café, moulus sur place. Sa tarte aux pacanes et sucre d'érable et ses scones n'ont rien d'un beigne ou d'une brioche bon marché. Et Sam a aussi créé un restaurant à son image.

Le commerce de Sam est ouvert cinq jours semaine. Et il y a toujours du monde. Comme Jackie, Sam anime la place. Les étudiants viennent y faire leurs travaux, les nouvelles mamans s'y rencontrent avec leur bébé, les tricoteuses viennent y tricoter en jasant de tout et de rien. Et il y a même  une diseuse de bonne aventure le mercredi après-midi. Sam connaît ses clients par leur nom et, comme un barman d'expérience, il connaît les habitudes de chacun.

Pourquoi je vous parle de ça sur un blogue lié à l'écriture? Parce que Jackie et Sam opèrent des commerces qui auraient dû crever. En restauration, les investissements de départ sont astronomiques, les risques de se planter sont élevés, les pertes sont énormes et les marges de profits, minimes.

Qu'est-ce qui explique le succès du Café the Singing Goat et celui du Tassé, café de quartier? On y sert de la nourriture de qualité, en lien avec une certaine philosophie, mais en plus, les propriétaires ont fait d'une visite en ces lieux une expérience.

Vous me voyez venir?

Dans son édition d'octobre, la revue Books avait un encadré sur le regain de vitalité chez les libraires américains. Étant donné que la revue est difficile à trouver, je vous copie le passage ici.

« Le déclin accéléré du nombre de librairies indépendantes aux États-Unis s'est interrompu en 2010, année où la tendance a commencé à s'inverser. Le solde net des fermetures et créations est devenu positif : +9 en 2010, +163 en 2011, +77 en 2012. Dans la même veine, le chiffre d'affaires des  enseignes indépendantes a augmenté de 8 % en 2012. L'on voit à présent des magasins accroître la surface de leurs rayonnages, quand ils n'ajoutent pas un étage. Dans certaines villes, on ne trouve plus de succursale de grande chaîne, mais uniquement un libraire indépendant. Et l'on voit de plus en plus de jeunes choisir la profession. Parallèlement, la fermeture de la chaîne Borden a profité à Barnes and Nobles dont l'activité libraire est rentable et qui a annoncé l'ouverture de cinq nouveaux magasins en 2013.

Cette évolution positive traduit plusieurs phénomènes. Il y a le mouvement “buy local” qui concerne également d'autres produits que le livre. Mais, comme l'observe Daniel Raff, professeur de management à la Wharton Business School cité par le New Yorker, de nombreux acheteurs ont compris que le libraire vous aide mieux qu'Internet à découvrir des livres intéressants dont vous n'avez pas entendu parler. Une étude récente du Codex Group a d'ailleurs montré que se rendre dans une librairie reste le moyen habituel de trouver de nouveaux livres. Qui plus est, l'attachement au livre papier reste extrêmement fort, souligne la même étude : 97 % des Américains qui lisent des e-books disent tenir infiniment au papier et 3 % seulement des grands lecteurs utilisent uniquement une liseuse ou une tablette. D'autre part, quel que soit l'âge, les Américains préfèrent le papier à l'écran pour la lecture “sérieuse”. De fait, selon une autre étude, l'écran favorise un survol plus superficiel. Enfin, de nombreuses librairies indépendantes ont su diversifier leurs activités, en ouvrant un café, voire un restaurant, et vendent d'autres produits. Certains se sont mis à vendre des e-books et des liseuses. L’un d'entre eux est même devenu éditeur de science-fiction. »

Quand j'ai lu ça, j'ai pensé à la librairie L'Imaginaire, de Place Laurier, à Québec, un endroit spécialisé en science-fiction, fantasy, fantastique et bandes-dessinées. 

 J'aime entendre les gens raconter comment ils sont passés chez GGC, à Sherbrooke, qu'ils ont fouiné dans les livres et qu'ils ont trouvé le dernier Guillaume Musso, qu'ils se sont acheté, tant qu'à être là, des ciseaux neufs et un bel agenda, qu'ils ont aussi trouvé de beaux collants de scrapbooking et un casse-tête pour le p'tit neveu. 

Ou encore qu'ils sont allés boire un chocolat chaud chez Clément Morin, à Trois-Rivières, le samedi matin et en ont profité pour acheter et lire sur place le dernier d'Arlette Cousture parce qu'ils l'ont vu sur une table en entrant.

Ou qu'ils sont allés fouiller à la librairie Perro, à Shawinigan, en sachant que même si on y trouve toute sorte de livres, ils pourraient mettre la main sur des perles de science-fiction, de fantastique et des bandes dessinées, grâce à une association avec la librairie L'Imaginaire de Québec.

Imaginez une librairie où le libraire affiche sur sa page Facebook les nouveautés à mesure qu'elles arrivent. Imaginez un endroit spécialisé en SF ou en histoire ou en polar ou en littérature très pointue. Imaginez un libraire qui tisse des liens avec ses clients parce qu'il lit les mêmes livres qu'eux (la spécialisation facilite grandement les choses). Le client peut même jaser avec le libraire après sa lecture. Imaginer maintenant un libraire qui organise des rencontres entre lecteurs le samedi matin, qui fait venir des auteurs en lien avec la spécialisation de sa librairie et qui fait de la pub en conséquence (parce que les lecteurs ne sont pas télépathes). Imaginez qu'il y sert lui-même le café. 

Vous allez me dire que c'était comme ça dans le temps. Je vous dirai que, dans le temps, on ne trouvait pas de café en librairie et que le libraire n'avait pas besoin d'annoncer ses nouveautés étant donné qu'il tenait captifs tous les lecteurs de la ville. On y trouvait aussi toute sorte de livres, mais pas de collection exhaustive dans un aucun domaine. Et on n'y trouvait que des livres. Ces jours-là sont révolus. 

Vendredi dernier, René Hormier-Roy jasait livres avec Christiane Charette.(Vous pouvez écouter l'entrevue ICI. Cliquez sur Audio Fil) À 13:30, Hormier-Roy dit, en parlant des libraires:  «Je ne suis pas sûr que la nouvelle loi sur le prix du livre va régler leurs problèmes.» Non, une réglementation sur le prix du livre ne réglera pas les problèmes des libraires parce que leurs problèmes dépassent le prix des livres.

Se plaindre en espérant que les clients vont nous prendre en pitié n'est pas une stratégie gagnante en affaires. Il faut innover, se renouveler, se redéfinir si c'est nécessaire. Et c'est vrai qu'on doit donner les moyens aux libraires de se repositionner et de s'adapter au XXIe siècle. Le plus efficace, à mon avis, est une subvention directe. Ce sont d'ailleurs des subventions qui ont permis à Jackie et à Sam d'ouvrir leurs restaurants. 

Par la suite, cependant, le libraire doit trouver des moyens pour séduire ses clients, leur offrir plus que juste des livres parce que ça, Costco, Walmart et Amazon le font très bien et pour moins cher (Même advenant une réglementation, les livres y seront 10% moins chers.). On doit trouver une valeur ajoutée à la librairie, offrir quelque chose que le lecteur ne trouvera pas ailleurs: une expérience. 

Les restos de Jackie et de Sam prouvent que lorsque les gens sentent qu'ils en ont pour leur argent, ils ne rechignent pas à payer plus cher. 

Nous oublions trop souvent qu'un libraire est aussi un commerçant. Même que dans la chaîne du livre, c'est lui qui fait le plus gros pourcentage sur chaque livre vendu. (L'auteur reçoit 10 %, le distributeur 17 %, l'éditeur 33% et le libraire 40 %). Mais pour faire de l'argent, encore doit-il attirer ses clients dans son commerce. Et ça, ça dépend de sa créativité, de sa compréhension de la clientèle et de ses aptitudes en gestion. 

Comme le dit si bien Christine Ferrand, rédactrice en chef de Livres Hebdo, dans le numéro d'octobre de la revue Books, l'«avenir est à ceux qui se décarcassent pour aller au-devant du public, en organisant des rencontres, un coin café, un espace pour les enfants, un restaurant... voire en vendant de surcroît d'autres choses que des livres.»

Et vous, connaissez-vous des librairies dynamiques équipées pour affronter le XXIe siècle?



lundi 11 novembre 2013

Sauvons nos librairies indépendantes avec de l'imagination et non par la pensée magique

Nos librairies indépendantes sont en difficulté, tout le monde l'admet. Elles ferment leurs portes les unes après les autres. Personne ne peut le nier. La loi 51 ne suffit plus pour les protéger et permettre leur développement. Tout ça parce que la librairie perpétue un modèle traditionnel alors que notre monde a subi d'importantes transformations.  

Traditionnellement, une librairie tient un grand nombre de titres dont la majorité se vend peu. Pour être rentable, la librairie a besoin d'offrir un produit qui se vend bien. Traditionnellement, les best-sellers jouaient ce rôle.

La thèse actuelle des libraires est que depuis qu'on peut acheter des best-sellers moins chers dans les grandes surfaces, les librairies perdent des ventes. C'est vrai.

C'est vrai qu'une portion de la clientèle des librairies achète ailleurs parce que les livres y sont moins chers. Il est faux, cependant, de croire que la majorité des acheteurs de livres en grandes surfaces étaient autrefois des acheteurs de livres en librairie. Les grandes surfaces et les pharmacies ont rejoint une autre clientèle. Une clientèle qui, autrefois, n'achetait pas de livres ou presque.

La preuve que le problème n'est pas lié aux grandes surfaces,  c'est qu'en France, malgré la réglementation sur le prix du livre, les petites libraires continuent de disparaître. Les Français lisent pourtant plus que nous. Beaucoup plus que nous.  

Le vrai problème se trouve dans la technologie. Internet, qu'on aime tant et dont on dépend, représente une menace de plus en plus grande pour les librairies. Mais il s'agit d'une menace bien difficile à combattre parce qu'elle a pour alliée la vitesse. LA VITESSE. Voilà le véritable ennemi des librairies. La vitesse de téléchargement et la vitesse de livraison des livres achetés en ligne.

C'est exactement ce que déplore l'éditeur Melville House sur son  site web et dont le lien se trouve sur la page Facebook de Sauvons les livres.

On y dit clairement que ce qui a fait disparaître des librairies en Angleterre, c'est l'arrivée d'Internet (en 1995), avec ses livres numériques moins chers que les livres papier, avec les rabais consentis par les détaillants en ligne (genre Amazon), avec le réseau internet de revendeurs de livres d'occasion et avec le piratage.

C'est aussi ce que décrient les libraires français dans un article pris sur le site du Syndicat de la Librairie française. Leur bête noire, c'est Amazon. 

Or, Amazon et Internet n'ont rien à voir avec les grandes surfaces.

Je continue de croire que les librairies sont indispensables pour la survie de notre culture. Mais je pense aussi que le modèle actuel n'est pas viable. Et puisqu'on subventionne les théâtres, les musées et les troupes de danse parce qu'ils transmettent notre culture, pourquoi ne ferait-on pas de même avec les librairies?   

Comme je ne crois pas aux bienfaits d'une réglementation du prix du livre, j'ai imaginé un autre moyen pour assurer la pérennité des librairies indépendantes, celles qui tiennent sur leurs tablettes le fond de notre culture littéraire.

L'idée m'est venue en pensant à cette taxe pour le transport en commun qu'on doit payer quand on immatricule notre voiture. Cette taxe est prélevée pour le bien de toute la société. Et pourtant, si vous n'avez pas de voiture, vous ne la payez pas.

Imaginons donc une taxe spéciale sur les livres vendus en grande diffusion. ( C'est-à-dire chez Costco, Walmart, pharmacies, Amazon, etc.)

Ça n'a pas besoin d'être une grosse taxe. 3 % ferait l'affaire. De toute façon, il n'y a pas de taxe provinciale (TVQ) sur les livres. Y ajouter une taxe de 3 % aurait un effet minime sur le prix, comme le démontre ce tableau où j'ai pris pour exemple mon roman Les deux saisons du Faubourg.

Point de vente
Prix du livre actuellement
Taxe de 3 %
Costco
20.97 $
0.63 $
Walmart
22.46 $
0.67 $
Amazon
25.31
0.76 $
Librairie (prix de détail suggéré)
29.95 $
ne s'applique pas

Comme pour la taxe municipale de 0.40 $ pour le service 911 sur les factures des téléphones cellulaires, il faudrait que la taxe spéciale sur le livre soit bien identifiée sur le reçu du client. On ne lui demande pas ces quelques sous supplémentaires pour rien. Une telle transparence aurait pour effet de valoriser les librairies dans l'esprit du public.

Mais le plus important, ici, c'est qu'une augmentation aussi faible du coût du livre n'aurait pas d'influence sur les ventes et n'affecterait donc pas les revenus que les auteurs et les éditeurs tirent des ventes en grandes surfaces.

Et contrairement à un prix réglementé, qui « forcerait » du coup les grandes surfaces à faire plus de profit sur le livre, la taxe de 3 % permettrait de créer un fonds pour aider les librairies.

Afin d'illustrer mes propos, j'ai fait le calcul avec les derniers chiffres émis par l'Observatoire de la culture et des communications du Québec dans son étude sur le marché du livre (2008-2012). 

À la page 3 du rapport, on chiffre à 116 millions de dollars le montant des ventes finales de livres neufs en grande diffusion. 3 % de 116 millions = 3 480 000 $. C'est presque trois millions et demi de dollars annuellement en soutien direct aux librairies en difficulté. Et ce, sans diminuer l'accessibilité au livre puisque le prix en grandes surfaces n'augmenterait que de 3 %.

Je sais pas vous, mais moi je trouverais ce moyen pas mal plus efficace. Plus cohérent. Plus juste. Et plus humain, dans une société aussi peu alphabétisée que la nôtre.

Voilà. Si vous trouvez que cette idée mérite qu'on l'étudie, allez-y fort, diffusez-là! Et faites-la vôtre tant que vous voulez! Il n'y a pas de droit d'auteur sur les idées. L'important, pour moi, c'est de trouver une façon de sauver les librairies sans pénaliser les écrivains dont les livres sont vendus dans les grandes surfaces. 

Ajouts:

1. On me dit qu'une taxe dédiée, ce n'est pas faisable au Québec. Je réponds qu'on n'a pas besoin que la taxe soit fonctionnellement dédiée. On sait déjà combien à combien s'élèvent les ventes de livres en grande diffusion grâce au rapport de l'Observatoire de la culture et des communications (v. page 3). Elles étaient de 116 millions en 2012. Le gouvernement peut très bien percevoir la taxe, mettre cet argent dans des vases communicants et verser aux librairies 3% du montant des ventes en grande diffusion comme recensé par l'Observatoire de la culture et des communications chaque année.

2. On me dit qu'il serait difficile d'établir quels commerces devraient charger la taxe. Il faut procéder à l'envers. Tous les vendeurs de livres devraient percevoir la taxe de 3%, mais les librairies agréées en seraient exemptées.

3. On me demande comment répartir l'argent ainsi collecté. Je propose que les subventions aux librairies soient calculées en fonction du nombre de titres par pied carré i.e. selon l'importance de son fond.

Il faut innover et non importer un modèle déjà défectueux par rapport à Internet et impuissant devant Amazon.



vendredi 23 août 2013

Le livre à prix unique, déshabiller Pierre pour habiller Jacques?

Avertissement : Avant qu'on s'empresse de m'écrire une lettre de bêtises, aussi bien vous le dire tout de suite : comme souvent, je pense à contre-courant. Les arguments en faveur du prix unique, je les connais. Tout le monde me les sert depuis des mois. Personne, cependant, n'ose parler des conséquences cachées qu'aurait cette mesure si elle était adoptée. Comme je le dis souvent, attachez votre tuque avec de la broche.

On parle beaucoup ces jours-ci de fixer le prix du livre au Québec. Loin de me rassurer, les arguments qu'on dépose en faveur de cette réglementation me donnent froid dans le dos. Je ne vous cacherai pas que ce qui m'inquiète, c'est mon propre sort. C'est aussi celui de tous les écrivains qui vivent de leur plume au Québec.

Avant de commencer mon argumentation, je veux dire que je ne peux pas passer devant une librairie sans y entrer et sans acheter un livre. C'est une maladie. J'ADORE les librairies. Les grosses, les petites, les lumineuses toutes propres et les racoins encombrés. Celles où on vend des livres neufs, mais aussi celles où on vend des livres usagés. 

Pour rien au monde je ne souhaiterais la disparition de ces alcôves de culture, de connaissances, de plaisirs et de rêves. Ces librairies assurent la variété de l'offre littéraire. Sans leur présence, il serait facile aux grandes chaînes d'imposer leurs choix et de n'offrir aux lecteurs qu'une sélection limitée de livres. Comme tout le monde, je voudrais que, socialement, nous trouvions une solution. Mais le livre à prix unique n'est pas une panacée. Et ce n'est pas une solution sans conséquence négative, quoi qu'en disent certains des mémoires présentés cette semaine à l'Assemblée nationale ou certains textes publiés dans les journaux.

Pour voir dans ce projet une menace, il faut peut-être se trouver de l'autre côté, du côté obscur de la Force. Là où je me trouve, avec les autres auteurs dont les livres sont vendus dans les grandes surfaces.

Tout d'abord, pourquoi en sommes-nous rendus à vouloir déterminer politiquement le prix des livres vendus au Québec? La réponse est simple : les librairies indépendantes en arrachent. Leur chiffre d'affaires a baissé, et plusieurs sont menacées de fermeture (Certaines ont déjà disparu.)  Les librairies indépendantes et plusieurs acteurs du milieu du livre ont identifié trois causes à ces déboires : l'apparition « soudaine » du livre numérique, la vente de livres en ligne et la vente de best-sellers dans les grandes surfaces (Costco, Walmart et cie.). L'idée du livre à prix unique vise à résoudre ce dernier problème.

La croyance du milieu du livre est la suivante : Les grandes surfaces, parce qu'elles achètent en grande quantité, offrent à leur clientèle un rabais substantiel sur les best-sellers. De ce fait, elles font perdre des ventes aux librairies indépendantes, qui, elles, n'ont pas le choix de vendre le livre au prix de vente suggéré. La solution envisagée par le milieu du livre est donc d'imposer un prix unique de manière à empêcher les grandes surfaces de vendre les livres au rabais. On tient pour acquis, ici, que le lecteur se rendait dans une grande surface spécifiquement pour acheter un livre parce qu'il y était moins cher. Dorénavant, il ne devrait plus hésiter à l'acheter en librairie parce qu'il se dira que le livre y est vendu au même prix.

J'ai une grande nouvelle pour tous ceux qui ont foi en une telle vision du monde : les gens qui achètent des livres dans les grandes surfaces fréquentent peu ou pas les librairies. Ils achètent les livres parce qu'ils sont là, sous leurs yeux. Il s'agit d'achats souvent impulsifs. Et advenant que le magasin à grande surface décide que ça ne vaut plus la peine de vendre des livres lorsqu'on aura fixé le prix unique, le lecteur qui avait l'habitude d'acheter le dernier best-seller chez Walmart ou chez Costco n'ira pas à la librairie. Il lira tout simplement autre chose sur Facebook. Et il dépensera son argent autrement.

Pour comprendre l'ensemble de la situation (et non pas juste une dimension), il importe de remonter un peu dans le temps.

Il y a une vingtaine d'années, les distributeurs de livres ont pris l'initiative de multiplier les points de vente de manière à rejoindre davantage de lecteurs. On s'est mis à voir des livres dans les pharmacies, chez Zellers, et à plein d'autres endroits saugrenus. Tout à coup, les clients pouvaient acheter le dernier titre de Marie Laberge en même temps que du dentifrice, un galon d'huile d'olive ou des bobettes pour le p'tit dernier. Évidemment, les ventes en librairie ont baissé. Mais le nombre de gens rejoint par les livres, lui, a augmenté. Et les ventes de livres aussi.

À peu près à la même époque où les livres entraient chez Zellers se produisait au Québec une autre révolution…

Pendant longtemps, les best-sellers qu'on trouvait au Québec étaient des traductions de l'américain ou nous arrivaient de France. Dans les années 1990, des maisons d'édition originales ont pris l'initiative de s'intéresser aux manuscrits boudés jusque-là, parce que jugés pas assez « littéraires ». Surprise! Il y avait dans ce lot des textes capables de rejoindre le même lectorat que les traductions américaines et les romans français. Ces textes étaient écrits dans une langue qui était exactement la nôtre. Ils racontaient des histoires qui nous ressemblaient, avec des lieux qu'on connaissait. Grâce à l'audace de ces maisons d'édition, le Québec a vu naître toute une génération d'écrivains grand public, des conteurs nés qui possédaient une plume accessible à un très vaste lectorat. 

Leur arrivée sur le marché du livre provoqua une explosion de culture québécoise. Les lecteurs, rejoints par ce qu'ils lisaient, ont forcé les libraires à modifier leurs étalages. Avant, quand on cherchait de la littérature québécoise, il fallait aller dans les rayonnages au fond du magasin. En vingt ans, les livres des écrivains québécois sont partis du fond et se sont retrouvés devant, sur des cubes, aussi en évidence sinon davantage que les importations. Et grâce à l'initiative des distributeurs de livre pour diversifier les points de vente, on les retrouve jusque dans les grandes surfaces, à côté des Stephen King et Marc Lévy de ce monde. 

Je fais partie de ces écrivains, comme une cinquantaine d'autres au Québec. Des écrivains dont le tiers des revenus provient des ventes dans les grandes surfaces. Le tiers! C'est pas rien! J'aimerais croire que le lecteur impulsif qui achetait mon roman en même temps que son fromage parmesan chez Costco ira chercher mon roman dans une librairie si Costco décide de ne plus vendre de livres parce qu'on lui interdit d'en baisser le prix. Les libraires pensent que oui. L'UNEQ pense que oui. Plein de maisons d'édition pensent que oui. Moi, j'en doute. Tout simplement parce que ma parenté et mes voisins — vous savez, ces gens ordinaires qui tiennent un budget serré chaque mois — ces gens-là ne vont pas dans les librairies[1]. Et puis pour le prix des trois livres qu'ils achetaient chez Walmart, ils n'en auront désormais que deux… si jamais ils se rendent à la librairie, ce dont je doute. Certes, s'ils y vont, ce sera deux ventes de plus pour le libraire. Mais ce sera une vente de moins pour les écrivains et leurs éditeurs. S'ils y vont...

Mais vous savez, ce qui m'horripile le plus, c'est que ce sont les best-sellers qu'on vise avec cette mesure. Et dans ce lot, il y a beaucoup de romans grand public québécois, ces romans écrits pour nous par nous. Vous me direz que ce sera pareil pour tous les livres, et je vous répondrai qu'on ne trouve que les best-sellers chez Costco, Walmart et compagnie. Et vous savez qui achètent les best-sellers? Les gens ordinaires, la classe moyenne (Je sais, encore eux, mais que voulez-vous, c'est la vérité!), ceux que les livres dits « littéraires » n'intéressent pas. Ceux qui lisaient, autrefois, des traductions de l'américain et des importations françaises. Oui, ils existent. Et oui, ils furent lents à s'intéresser aux livres d'ici. Mais s'ils achètent québécois aujourd'hui, c'est parce que les règles du marché leur ont donné accès à nos livres. 

Un chroniqueur dans la Presse écrivait jeudi que ces gens-là, s'ils n'avaient pas les moyens d'acheter des livres à la librairie, n'avaient qu'à se tourner vers la bibliothèque. Une bibliothèque, c'est bien, ça fait lire une partie de la population. Mais ça ne fait pas vivre un éditeur. Et encore moins un écrivain. Ça le fait connaître, oui. Mais ça s'arrête là.

Je ne sais pas comment on peut sauver les petites librairies. Vrai qu'elles sont en danger. Vrai que leur situation nous concerne tous. Mais en instaurant le prix unique, je me demande si nous ne sommes pas en train de sacrifier toute une génération d'écrivains qui vivent de leur plume pour sauver les libraires indépendants. C'est ce que j'appelle déshabiller Pierre pour habiller Jacques.

C'est certain que quelqu'un doit payer pour maintenir les librairies en vie. Mais changer de cette manière les règles du marché, c'est refiler la facture aux lecteurs de romans grand public. Dans un contexte où éditeurs et auteurs se plaignent d'une baisse marquée des ventes depuis l'avènement de Facebook, rendre ces livres plus difficiles d'accès m'apparaît un choix douteux. Il doit bien y avoir d'autres solutions pour sauver nos librairies. Parce que nous ne sommes que 8 millions. Pas 66 millions, comme en France. Avec une si petite population (dont une fraction seulement est un lecteur potentiel), demander aux écrivains grand public de renoncer à un tiers de leurs revenus, c'est les condamner au silence. Point à la ligne.

Mot de la sorcière : La question du prix unique a souvent été un sujet de conversation entre la doyenne et moi, et nous sommes chaque fois arrivées aux conclusions étayées dans ce billet. Son opinion est donc un reflet de la mienne puisque je fais aussi partie de ces écrivains qui gagnent leur vie avec leur plume. 

Et pour ceux qui auraient envie de me faire remarquer que c’est une pensée égoïste que de me préoccuper de mes droits d’auteurs et non du sort des librairies ou de la diversité culturelle, je répondrai que c’est aussi ce que je fais – me préoccuper des autres – en émettant des doutes sur la solution proposée. Parce que si des écrivains comme la doyenne et moi retirent une large part de leurs droits d’auteurs des ventes en grandes surfaces, leur éditeur également. Et je pense pouvoir affirmer que ces revenus supplémentaires ne sont pas systématiquement réutilisés pour l’unique bénéfice de l’auteur en question, mais pour celui de l’ensemble des auteurs de leur maison d’édition. Plus d’argent pour un éditeur, c’est plus d’argent pour faire la promotion des auteurs québécois, plus d’argent pour offrir des livres de qualités, plus de possibilités que l’éditeur prenne un risque en publiant un livre sortant des sentiers battus, plus de place pour les nouveaux auteurs. 

Si la visibilité et les ventes que nous procurent les grandes surfaces disparaissaient avec la venue possible du prix unique – parce que Costco ou un autre cesserait de vendre nos bouquins, faute de pouvoir le faire à rabais – où irions-nous chercher ce manque à gagner dans une industrie culturelle déjà en difficulté?  Parce que la doyenne a particulièrement raison quand elle souligne que la mère qui doit trouver des vêtements au p’tit dernier, la grand-mère qui va chercher des médicaments ou le père qui fait l’épicerie achètent souvent leurs livres sur un coup de tête dans le commerce où ils sont et ne se déplaceront pas vers les librairies. Rendu-là, non seulement on aura déshabillé Pierre, mais Jacques restera tout nu…






[1] Si vous voulez une preuve de ce que j'avance, venez faire un tour dans l'Est, à Sherbrooke. Il s'agit d'un quartier ouvrier de 30 000 personnes où on ne trouve même pas de librairie. On a un Walmart, cependant, et une vingtaine de pharmacies!