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lundi 16 décembre 2013

Ces commerces qui auraient dû crever




Avant de vous parler de livres aujourd'hui, je voudrais d'abord vous présenter Jackie. Comme vous pouvez le voir juste en regardant la photo, Jackie est une artiste. C'est aussi une restauratrice. Je prends un moment pour vous parler de son commerce parce qu'il aurait dû disparaître il y a longtemps.

Le Café the Singing Goat a ouvert ses portes en 2010 à la limite de la partie pauvre du centre-ville et du quartier ouest (aussi pauvre), à Sherbrooke. À l'époque, c'était le seul restaurant végétarien en ville. Il était ouvert presque tous les jours et presque toute la journée. Il offrait une nourriture de grande qualité, mais opérait à perte.

Au fil des mois, la propriétaire a ajusté le tir. Elle a réduit ses heures d'ouverture en fonction de la clientèle. Elle a réduit aussi le nombre de plats au menu. Elle a maintenu la qualité cependant. Les clients savent, quand ils vont au Goat, que tout ce qui pouvait provenir de culture locale provient de culture locale et qu'une grande partie des aliments sont bio (dont le beurre). Jackie a aussi révisé ses prix à la hausse pour pouvoir continuer d'acheter la même qualité de produits sans descendre dans le rouge. Jackie a un charme fou et c'est une créatrice. Elle a donc développé son restaurant à son image. Le menu, écrit sur un tableau noir, comporte quelques fautes et quelques maladresses syntaxiques. Normal, Jackie est anglophone (née ici de parents nés ici).  C'est vrai qu'on paie plus cher pour dîner chez elle que dans bien des restaurants en ville. Et pourtant, les clients sont au rendez-vous. D'ailleurs, ne pensez pas avoir une table à midi si vous arrivez sans réservation. Tentez plutôt votre chance à 13h.


Je vous présente maintenant Sam, du Tassé, café de quartier.

Sam a ouvert ses portes un peu après Jackie, dans l'est de Sherbrooke, un quartier ouvrier où les gens ont l'habitude de fréquenter le Tim Hortons (qui se trouve à un pâté de maisons de là).

Son resto non plus n'aurait pas du survivre parce que Sam sert des assiettes soupe-panini-salade, des pâtisseries, du café et du chocolat chaud. Ses prix sont pas mal plus élevés que chez Tim Hortons. La raison de son succès est simple: Il utilise des produits de première qualité. Tout y est excellent, de la garniture des paninis au chocolat chaud fait avec du vrai chocolat noir en passant par ses grains de café, moulus sur place. Sa tarte aux pacanes et sucre d'érable et ses scones n'ont rien d'un beigne ou d'une brioche bon marché. Et Sam a aussi créé un restaurant à son image.

Le commerce de Sam est ouvert cinq jours semaine. Et il y a toujours du monde. Comme Jackie, Sam anime la place. Les étudiants viennent y faire leurs travaux, les nouvelles mamans s'y rencontrent avec leur bébé, les tricoteuses viennent y tricoter en jasant de tout et de rien. Et il y a même  une diseuse de bonne aventure le mercredi après-midi. Sam connaît ses clients par leur nom et, comme un barman d'expérience, il connaît les habitudes de chacun.

Pourquoi je vous parle de ça sur un blogue lié à l'écriture? Parce que Jackie et Sam opèrent des commerces qui auraient dû crever. En restauration, les investissements de départ sont astronomiques, les risques de se planter sont élevés, les pertes sont énormes et les marges de profits, minimes.

Qu'est-ce qui explique le succès du Café the Singing Goat et celui du Tassé, café de quartier? On y sert de la nourriture de qualité, en lien avec une certaine philosophie, mais en plus, les propriétaires ont fait d'une visite en ces lieux une expérience.

Vous me voyez venir?

Dans son édition d'octobre, la revue Books avait un encadré sur le regain de vitalité chez les libraires américains. Étant donné que la revue est difficile à trouver, je vous copie le passage ici.

« Le déclin accéléré du nombre de librairies indépendantes aux États-Unis s'est interrompu en 2010, année où la tendance a commencé à s'inverser. Le solde net des fermetures et créations est devenu positif : +9 en 2010, +163 en 2011, +77 en 2012. Dans la même veine, le chiffre d'affaires des  enseignes indépendantes a augmenté de 8 % en 2012. L'on voit à présent des magasins accroître la surface de leurs rayonnages, quand ils n'ajoutent pas un étage. Dans certaines villes, on ne trouve plus de succursale de grande chaîne, mais uniquement un libraire indépendant. Et l'on voit de plus en plus de jeunes choisir la profession. Parallèlement, la fermeture de la chaîne Borden a profité à Barnes and Nobles dont l'activité libraire est rentable et qui a annoncé l'ouverture de cinq nouveaux magasins en 2013.

Cette évolution positive traduit plusieurs phénomènes. Il y a le mouvement “buy local” qui concerne également d'autres produits que le livre. Mais, comme l'observe Daniel Raff, professeur de management à la Wharton Business School cité par le New Yorker, de nombreux acheteurs ont compris que le libraire vous aide mieux qu'Internet à découvrir des livres intéressants dont vous n'avez pas entendu parler. Une étude récente du Codex Group a d'ailleurs montré que se rendre dans une librairie reste le moyen habituel de trouver de nouveaux livres. Qui plus est, l'attachement au livre papier reste extrêmement fort, souligne la même étude : 97 % des Américains qui lisent des e-books disent tenir infiniment au papier et 3 % seulement des grands lecteurs utilisent uniquement une liseuse ou une tablette. D'autre part, quel que soit l'âge, les Américains préfèrent le papier à l'écran pour la lecture “sérieuse”. De fait, selon une autre étude, l'écran favorise un survol plus superficiel. Enfin, de nombreuses librairies indépendantes ont su diversifier leurs activités, en ouvrant un café, voire un restaurant, et vendent d'autres produits. Certains se sont mis à vendre des e-books et des liseuses. L’un d'entre eux est même devenu éditeur de science-fiction. »

Quand j'ai lu ça, j'ai pensé à la librairie L'Imaginaire, de Place Laurier, à Québec, un endroit spécialisé en science-fiction, fantasy, fantastique et bandes-dessinées. 

 J'aime entendre les gens raconter comment ils sont passés chez GGC, à Sherbrooke, qu'ils ont fouiné dans les livres et qu'ils ont trouvé le dernier Guillaume Musso, qu'ils se sont acheté, tant qu'à être là, des ciseaux neufs et un bel agenda, qu'ils ont aussi trouvé de beaux collants de scrapbooking et un casse-tête pour le p'tit neveu. 

Ou encore qu'ils sont allés boire un chocolat chaud chez Clément Morin, à Trois-Rivières, le samedi matin et en ont profité pour acheter et lire sur place le dernier d'Arlette Cousture parce qu'ils l'ont vu sur une table en entrant.

Ou qu'ils sont allés fouiller à la librairie Perro, à Shawinigan, en sachant que même si on y trouve toute sorte de livres, ils pourraient mettre la main sur des perles de science-fiction, de fantastique et des bandes dessinées, grâce à une association avec la librairie L'Imaginaire de Québec.

Imaginez une librairie où le libraire affiche sur sa page Facebook les nouveautés à mesure qu'elles arrivent. Imaginez un endroit spécialisé en SF ou en histoire ou en polar ou en littérature très pointue. Imaginez un libraire qui tisse des liens avec ses clients parce qu'il lit les mêmes livres qu'eux (la spécialisation facilite grandement les choses). Le client peut même jaser avec le libraire après sa lecture. Imaginer maintenant un libraire qui organise des rencontres entre lecteurs le samedi matin, qui fait venir des auteurs en lien avec la spécialisation de sa librairie et qui fait de la pub en conséquence (parce que les lecteurs ne sont pas télépathes). Imaginez qu'il y sert lui-même le café. 

Vous allez me dire que c'était comme ça dans le temps. Je vous dirai que, dans le temps, on ne trouvait pas de café en librairie et que le libraire n'avait pas besoin d'annoncer ses nouveautés étant donné qu'il tenait captifs tous les lecteurs de la ville. On y trouvait aussi toute sorte de livres, mais pas de collection exhaustive dans un aucun domaine. Et on n'y trouvait que des livres. Ces jours-là sont révolus. 

Vendredi dernier, René Hormier-Roy jasait livres avec Christiane Charette.(Vous pouvez écouter l'entrevue ICI. Cliquez sur Audio Fil) À 13:30, Hormier-Roy dit, en parlant des libraires:  «Je ne suis pas sûr que la nouvelle loi sur le prix du livre va régler leurs problèmes.» Non, une réglementation sur le prix du livre ne réglera pas les problèmes des libraires parce que leurs problèmes dépassent le prix des livres.

Se plaindre en espérant que les clients vont nous prendre en pitié n'est pas une stratégie gagnante en affaires. Il faut innover, se renouveler, se redéfinir si c'est nécessaire. Et c'est vrai qu'on doit donner les moyens aux libraires de se repositionner et de s'adapter au XXIe siècle. Le plus efficace, à mon avis, est une subvention directe. Ce sont d'ailleurs des subventions qui ont permis à Jackie et à Sam d'ouvrir leurs restaurants. 

Par la suite, cependant, le libraire doit trouver des moyens pour séduire ses clients, leur offrir plus que juste des livres parce que ça, Costco, Walmart et Amazon le font très bien et pour moins cher (Même advenant une réglementation, les livres y seront 10% moins chers.). On doit trouver une valeur ajoutée à la librairie, offrir quelque chose que le lecteur ne trouvera pas ailleurs: une expérience. 

Les restos de Jackie et de Sam prouvent que lorsque les gens sentent qu'ils en ont pour leur argent, ils ne rechignent pas à payer plus cher. 

Nous oublions trop souvent qu'un libraire est aussi un commerçant. Même que dans la chaîne du livre, c'est lui qui fait le plus gros pourcentage sur chaque livre vendu. (L'auteur reçoit 10 %, le distributeur 17 %, l'éditeur 33% et le libraire 40 %). Mais pour faire de l'argent, encore doit-il attirer ses clients dans son commerce. Et ça, ça dépend de sa créativité, de sa compréhension de la clientèle et de ses aptitudes en gestion. 

Comme le dit si bien Christine Ferrand, rédactrice en chef de Livres Hebdo, dans le numéro d'octobre de la revue Books, l'«avenir est à ceux qui se décarcassent pour aller au-devant du public, en organisant des rencontres, un coin café, un espace pour les enfants, un restaurant... voire en vendant de surcroît d'autres choses que des livres.»

Et vous, connaissez-vous des librairies dynamiques équipées pour affronter le XXIe siècle?



lundi 11 novembre 2013

Sauvons nos librairies indépendantes avec de l'imagination et non par la pensée magique

Nos librairies indépendantes sont en difficulté, tout le monde l'admet. Elles ferment leurs portes les unes après les autres. Personne ne peut le nier. La loi 51 ne suffit plus pour les protéger et permettre leur développement. Tout ça parce que la librairie perpétue un modèle traditionnel alors que notre monde a subi d'importantes transformations.  

Traditionnellement, une librairie tient un grand nombre de titres dont la majorité se vend peu. Pour être rentable, la librairie a besoin d'offrir un produit qui se vend bien. Traditionnellement, les best-sellers jouaient ce rôle.

La thèse actuelle des libraires est que depuis qu'on peut acheter des best-sellers moins chers dans les grandes surfaces, les librairies perdent des ventes. C'est vrai.

C'est vrai qu'une portion de la clientèle des librairies achète ailleurs parce que les livres y sont moins chers. Il est faux, cependant, de croire que la majorité des acheteurs de livres en grandes surfaces étaient autrefois des acheteurs de livres en librairie. Les grandes surfaces et les pharmacies ont rejoint une autre clientèle. Une clientèle qui, autrefois, n'achetait pas de livres ou presque.

La preuve que le problème n'est pas lié aux grandes surfaces,  c'est qu'en France, malgré la réglementation sur le prix du livre, les petites libraires continuent de disparaître. Les Français lisent pourtant plus que nous. Beaucoup plus que nous.  

Le vrai problème se trouve dans la technologie. Internet, qu'on aime tant et dont on dépend, représente une menace de plus en plus grande pour les librairies. Mais il s'agit d'une menace bien difficile à combattre parce qu'elle a pour alliée la vitesse. LA VITESSE. Voilà le véritable ennemi des librairies. La vitesse de téléchargement et la vitesse de livraison des livres achetés en ligne.

C'est exactement ce que déplore l'éditeur Melville House sur son  site web et dont le lien se trouve sur la page Facebook de Sauvons les livres.

On y dit clairement que ce qui a fait disparaître des librairies en Angleterre, c'est l'arrivée d'Internet (en 1995), avec ses livres numériques moins chers que les livres papier, avec les rabais consentis par les détaillants en ligne (genre Amazon), avec le réseau internet de revendeurs de livres d'occasion et avec le piratage.

C'est aussi ce que décrient les libraires français dans un article pris sur le site du Syndicat de la Librairie française. Leur bête noire, c'est Amazon. 

Or, Amazon et Internet n'ont rien à voir avec les grandes surfaces.

Je continue de croire que les librairies sont indispensables pour la survie de notre culture. Mais je pense aussi que le modèle actuel n'est pas viable. Et puisqu'on subventionne les théâtres, les musées et les troupes de danse parce qu'ils transmettent notre culture, pourquoi ne ferait-on pas de même avec les librairies?   

Comme je ne crois pas aux bienfaits d'une réglementation du prix du livre, j'ai imaginé un autre moyen pour assurer la pérennité des librairies indépendantes, celles qui tiennent sur leurs tablettes le fond de notre culture littéraire.

L'idée m'est venue en pensant à cette taxe pour le transport en commun qu'on doit payer quand on immatricule notre voiture. Cette taxe est prélevée pour le bien de toute la société. Et pourtant, si vous n'avez pas de voiture, vous ne la payez pas.

Imaginons donc une taxe spéciale sur les livres vendus en grande diffusion. ( C'est-à-dire chez Costco, Walmart, pharmacies, Amazon, etc.)

Ça n'a pas besoin d'être une grosse taxe. 3 % ferait l'affaire. De toute façon, il n'y a pas de taxe provinciale (TVQ) sur les livres. Y ajouter une taxe de 3 % aurait un effet minime sur le prix, comme le démontre ce tableau où j'ai pris pour exemple mon roman Les deux saisons du Faubourg.

Point de vente
Prix du livre actuellement
Taxe de 3 %
Costco
20.97 $
0.63 $
Walmart
22.46 $
0.67 $
Amazon
25.31
0.76 $
Librairie (prix de détail suggéré)
29.95 $
ne s'applique pas

Comme pour la taxe municipale de 0.40 $ pour le service 911 sur les factures des téléphones cellulaires, il faudrait que la taxe spéciale sur le livre soit bien identifiée sur le reçu du client. On ne lui demande pas ces quelques sous supplémentaires pour rien. Une telle transparence aurait pour effet de valoriser les librairies dans l'esprit du public.

Mais le plus important, ici, c'est qu'une augmentation aussi faible du coût du livre n'aurait pas d'influence sur les ventes et n'affecterait donc pas les revenus que les auteurs et les éditeurs tirent des ventes en grandes surfaces.

Et contrairement à un prix réglementé, qui « forcerait » du coup les grandes surfaces à faire plus de profit sur le livre, la taxe de 3 % permettrait de créer un fonds pour aider les librairies.

Afin d'illustrer mes propos, j'ai fait le calcul avec les derniers chiffres émis par l'Observatoire de la culture et des communications du Québec dans son étude sur le marché du livre (2008-2012). 

À la page 3 du rapport, on chiffre à 116 millions de dollars le montant des ventes finales de livres neufs en grande diffusion. 3 % de 116 millions = 3 480 000 $. C'est presque trois millions et demi de dollars annuellement en soutien direct aux librairies en difficulté. Et ce, sans diminuer l'accessibilité au livre puisque le prix en grandes surfaces n'augmenterait que de 3 %.

Je sais pas vous, mais moi je trouverais ce moyen pas mal plus efficace. Plus cohérent. Plus juste. Et plus humain, dans une société aussi peu alphabétisée que la nôtre.

Voilà. Si vous trouvez que cette idée mérite qu'on l'étudie, allez-y fort, diffusez-là! Et faites-la vôtre tant que vous voulez! Il n'y a pas de droit d'auteur sur les idées. L'important, pour moi, c'est de trouver une façon de sauver les librairies sans pénaliser les écrivains dont les livres sont vendus dans les grandes surfaces. 

Ajouts:

1. On me dit qu'une taxe dédiée, ce n'est pas faisable au Québec. Je réponds qu'on n'a pas besoin que la taxe soit fonctionnellement dédiée. On sait déjà combien à combien s'élèvent les ventes de livres en grande diffusion grâce au rapport de l'Observatoire de la culture et des communications (v. page 3). Elles étaient de 116 millions en 2012. Le gouvernement peut très bien percevoir la taxe, mettre cet argent dans des vases communicants et verser aux librairies 3% du montant des ventes en grande diffusion comme recensé par l'Observatoire de la culture et des communications chaque année.

2. On me dit qu'il serait difficile d'établir quels commerces devraient charger la taxe. Il faut procéder à l'envers. Tous les vendeurs de livres devraient percevoir la taxe de 3%, mais les librairies agréées en seraient exemptées.

3. On me demande comment répartir l'argent ainsi collecté. Je propose que les subventions aux librairies soient calculées en fonction du nombre de titres par pied carré i.e. selon l'importance de son fond.

Il faut innover et non importer un modèle déjà défectueux par rapport à Internet et impuissant devant Amazon.



mardi 18 juin 2013

Le sexe dans le roman 1Q84

Note : Il ne faudrait surtout pas penser que, parce que je m'apprête à me payer la tête de Haruki Murikami, je n'aime pas son roman. En fait, j'adore. 1Q84, c'est palpitant, bien mené et original. Mais Diable que l'auteur est dans le champ quand il s'agit du sexe! Mieux vaut en rire… avant d'en pleurer. (Ah, oui! Ce billet est un peu long parce que je tenais à vous mettre les extraits.)

Mieux vaut en rire…

Voici quelques extraits qui me portent à croire que l'auteur, tout artiste qu'il est, est un homme qui n'a pas réussi à se mettre dans la peau d'une femme. Du moins lorsqu'il est question de sexe.

Ici, Aomamé se souvient du corps d'une amie :
Elle se rappelait encore aujourd'hui, avec une netteté plutôt étrange, les mamelons ovales de Tamaki, sa légère toison pubienne, les jolies rondeurs de ses fesses, la forme de son clitoris. 

 Oui, oui! Elle se souvient, quinze ans plus tard, de la forme du clitoris de cette copine d'école avec qui elle a couché quand elle était ado.

Ici, Aomamé se regarde dans le miroir.
 Un ventre tout à fait plat, des muscles d'athlète. Une dissymétrie peu satisfaisante dans les seins, une toison pubienne qui évoquait un terrain de foot mal entretenu. 

J'aurais pu trouver la chose acceptable si l'auteur n'était pas revenu à la charge un peu plus loin.
Chaque jour, nue devant son miroir, elle se soumettait à un examen minutieux. Non pour s'admirer, bien au contraire. Ses seins n'étaient pas assez volumineux. Dissymétriques, en outre. Sa toison pubienne ressemblait à un champ piétiné par un bataillon d'infanterie après un défilé. 

J'aimerais rencontrer la femme qui songe aussi souvent à son pubis.

Mes deux scènes préférées, maintenant.

Ici, Aomamé est prise d'une brûlante envie de faire l'amour. Elle prend le métro et observe l'homme qui s'est assis en face.
Aomamé serait volontiers allée quelque part avec cet homme. Ils auraient fait l'amour violemment. Elle s'imaginait agripper son pénis durci. Elle le serrerait très fort, au point de bloquer la circulation du sang. Et, de l'autre main, elle lui masserait doucement les testicules. Elle en avait comme des démangeaisons dans les mains, posées sur ses genoux. Ses doigts s’ouvraient ou se refermaient à son insu. Elle respirait plus vite, ses épaules montaient et redescendaient. Elle se léchait lentement les lèvres du bout de la langue. 

Pis elle est descendue du métro sans rien faire, la tarte! Moi, je suis restée à rire un bon cinq minutes, le livre ouvert sur mes genoux. Quand une fille a envie de faire l'amour, je ne pense pas que son fantasme principal soit de cet ordre… Mais peut-être que je me trompe…

Et le bonbon :

Ici, Tengo  vient de recevoir chez lui sa petite amie plus âgée.
Ce jour-là aussi, elle portait de la lingerie noire. Elle lui avait fait une fellation consciencieuse. Ensuite, elle s'était régalée de la dureté de son pénis et de la douceur de ses testicules. Tengo pouvait voir ses seins emprisonnés dans son soutien-gorge en dentelle noire qui montaient et descendaient au rythme des mouvements de sa bouche. Afin d'éviter de jouir trop vite, il ferma les yeux et pensa au Ghiliak. 

Bon. Si le personnage était épais, on se dirait qu'il manque d'expérience. Il est persuadé que la fille a du plaisir, qu'elle jouit de lui faire une fellation. Il a 30 ans, joual vert! Ce n'est pas la première femme qu'il met dans son lit. Écrit comme c'est écrit, on se convainc très vite que c'est l'auteur qui pense que la femme veut que la fellation dure longtemps longtemps, longtemps. Chose certaine, ça ne donne pas envie de coucher avec lui parce que, comme l'a dit Jocelyne Robert sur son blogue, la femme ne possède pas de clitoris dans la gorge.

Ce qui m'agace (mdr), c'est qu'on dirait que le plaisir des personnages féminins se prend à travers celui des personnages masculins. Sont donc ben fines les Japonaises! Plus dévouée que ça, tu meurs!

Bon. Fini de rire. Les larmes — ou la colère — maintenant.

Ce passage-ci m'a fait dresser les cheveux sur la tête. S'il s'était s'agit d'un événement unique dans le livre, je veux dire, s'il n'y avait pas eu les incohérences dans les scènes de sexe, je serais arrivée à la conclusion qu'il s'agissait d'un problème de communication d'ordre culturel. Haruki Murakami est un Asiatique (Japon). Je suis une Occidentale (Canada). Il n'existe peut-être pas plus différent au monde. Mais voilà. Si on tient compte des scènes de sexe ridicules, une seule conclusion s'impose : l'auteur n'a pas de talent pour se mettre dans la peau d'une femme.

Voici la scène en question. Attachez votre tuque avec de la broche, c'est heavy.

Mise en situation : Aomamé est invitée chez une cliente, une dame très âgée, qui a recueilli une fillette de 10 ans traumatisée.
Celle-ci (la dame) expliqua sur un ton presque détaché : “Il y a des traces de viol évidentes. Et cet acte a été répété. L'appareil génital externe et le vagin ont été gravement atteints, ainsi que l'utérus. Dans ses parties intimes non encore complètement formées s'est introduit un sexe d'homme adulte. La zone où s'implantent les ovules en a été fortement endommagée. Le médecin a estimé qu'elle ne pourrait jamais être enceinte. 

Et plus loin :
Ce n'est pas tout, poursuivit calmement la vieille femme. Même si par miracle son utérus retrouvait ses fonctions, plus tard, elle ne voudrait sans doute avoir de relations sexuelles avec personne. Parce que, avec des lésions aussi considérables, la pénétration lui causera obligatoirement d'affreuses douleurs, qui se répéteront chaque fois. Le souvenir de cette souffrance ne s'effacera pas facilement. Vous comprenez, n'est-ce pas, ce que je veux dire… 
 Autrement dit, la zone où ses ovules, déjà prêts en elle, auraient dû s'implanter, a été endommagée. Cette fillette est… » La veille femme jeta un bref regard du côté de Tsubasa (la fillette), puis elle continua : « … d'ores et déjà stérile. 

À aucun moment les femmes qui se trouvent en présence de l'enfant violée ne parlent de l'horreur du viol — du viol à répétition, dois-je le préciser. Jamais on ne fait référence au traumatisme. Aucune de deux adultes ne s'imagine à la place de l'enfant, ne pense à la peur des hommes qui l'habitera le reste de ses jours, à la douleur qui l'habite encore puisqu'elle vient d'être soustraite à son agresseur. C'est pas compliqué, le drame le plus important, à leurs yeux, c'est que la petite fille est stérile. Non, mais pensez-y. C'est affreux! Bien plus affreux que ce qu'elle a subi. (Je suis sarcastique, ici, j'espère que vous aviez compris.)

Le pire, c'est que j'adore 1Q84 sous tous les autres aspects. C'est un très bon roman. Mais disons qu'on pourrait le soumettre au concours des pires scènes de sexe en littérature. (Bad Sex in Fiction Award) Il gagnerait probablement.

Il y a quand même des jours où  je me dis que s'il s'agit sûrement d'une différence culturelle. Ces jours-là, je suis bien contente d'être québécoise.

Comme je n'ai pas encore fini de lire la série (Il y a trois tomes), je continue chaque soir de lire un passage de ce genre à mon chum. Et chaque soir il me dit la même chose : « Un auteur ne devrait pas être aussi sûr de lui quand il parle de quelque chose qu'il ne connaît pas. » Je suis bien d'accord.