Affichage des articles dont le libellé est direction littéraire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est direction littéraire. Afficher tous les articles

jeudi 10 décembre 2015

Prendre soin des auteurs qui commencent



Cette semaine, Anne Rice relayait sur Facebook cet article de The Independent. (L'article apparaît en cliquant sur le mot article. Fichu de blogue qui change tout le temps!)

Elle ajoutait, en introduction de l'article : « I well remember the Doubleday editor who told me that "Interview with the Vampire" lacked the plot, characters, or writing finesse necessary for a hardcover novel. Fortunately not everybody agreed with him. »

Anne Rice, comme JK. Rowling et George Orwell et combien d'autres, a reçu des lettres de refus.  J'ai déjà parlé des miennes sur ce blogue, photo à l'appui, mais aujourd'hui, ce dont je veux parler, et qui est aussi le sujet de l'article partagé par Anne Rice, c'est de la relation entre l'auteur débutant et son éditeur. Une relation que j'ai vue s'effriter au fil des ans.

Pour être précise, je devrais dire que ce qui m'intéresse, et que je vois en disparaître, c'est la relation entre un auteur qui commence dans le milieu et son directeur littéraire.  Dans certaines petites maisons, l'éditeur et le directeur littéraire sont une seule et même personne. Dans la majorité des maisons d'édition, cependant, il s'agit de deux postes différents occupés par des personnes différentes... quand le poste de directeur littéraire existe.

Je vais vous raconter comment c'était, dans le temps. (Dans le temps, ici, remonte à un peu plus de dix ans)

Quand mon manuscrit a été choisi pour le prix Robert-Cliche de 2002, Jean-Yves Soucy, le directeur littéraire de VLB éditeur à l'époque, avait demandé à me rencontrer pour qu'on discute du travail à faire sur mon texte. Je me suis rendue à Montréal, on s'est installé dans son bureau et il m'a remis le rapport de lecture, que j'ai lu du début à la fin en hochant la tête. Toutes les faiblesses que Jean-Yves avait relevées étaient justes. Alors j'ai dit : « Tu me donnes combien de temps pour faire ce travail? »

Là s'est terminée la négociation. Parce qu'il n'y avait rien à négocier; je commençais.

J'ai suivi tous les conseils et quand le livre est sorti, il a rejoint tout de suite un très vaste public. Certes, il a déplu à une certaine intelligentsia qui attendait du prix Cliche un roman plus littéraire. Mais pour les autres, pour ceux qui, souvent, ne lisent pas de livre primé, ils ont aimé. Aimé assez en tout cas pour lancer ma carrière. Et Jean-Yves était là, pour me dire quelles critiques écouter, lesquelles il fallait ignorer. Pour me donner les trucs nécessaires pour survivre à mon premier Salon du livre de Montréal, pour m'installer à côté de Pauline Gill, une doyenne, qui avait l'habitude du SLM.

Pendant l'année qui a suivi la publication du tome 1, Jean-Yves m'a appelée une fois par mois. Juste pour savoir où j'en étais dans l'écriture de la suite. Il voulait savoir si ça avançait à mon goût, si j'éprouvais des difficultés. Mais surtout, il voulait me montrer qu'il me soutenait afin que je garde suffisamment confiance en moi pour mener à terme mon deuxième roman.

Puis il a refusé mon deuxième roman. Bon, pas refusé complètement, mais il voyait que mon deuxième texte avait perdu ce qui faisait l'âme de mon premier. Alors il m'a souligné les bons points du premier en les mettant en contraste avec le tome 2.

On était au téléphone. Je pleurais comme un bébé. Puis je lui demandé, penaude : « Tu ne le veux pas? »

Sa réponse est venue tout de suite. « Évidemment que je le veux! Mais il faut le retravailler. »

Il m'a envoyé par courriel le rapport de lecture et, cette fois encore, j'ai suivi ses recommandations à la lettre. J'étais contente de voir que les faiblesses du premier tome, sur lesquelles j'avais beaucoup travaillé, n'étaient pas relevées dans le rapport sur le tome 2. Ça voulait dire que j'avais appris.

Le tome 2 est sorti et mon public s'est élargi.

Puis j'ai écrit le tome 3. Jean-Yves a espacé les téléphones en m'appelant un mois sur deux, toujours pour savoir comment ça allait. Cette fois, après avoir lu le manuscrit, il m'a simplement envoyé mon rapport de lecture avec un Bravo! écrit dans le haut. Pas de réécriture majeure. Tous les points faibles des tomes 1 et 2 avaient disparu, ce qui fait qu'on me faisait travailler sur autre chose. Pour que je m'améliore. Parce que ça n'aurait servi à rien de me faire travailler sur ces nouveaux points tant que je ne maîtrisais pas les premiers points.

J'ai ensuite écrit 1704. Encore là, un mois sur deux, je recevais un coup de fil de Jean-Yves qui, comme toujours, voulait savoir comment ça allait. Il était bien fier, à la fin, de m'envoyer simplement le rapport de lecture. Tout comme il était vraiment content du travail que j'ai fait sur le manuscrit avant de le lui renvoyer.

Et ainsi de suite jusqu'en quelque part dans le milieu de la série Lili Klondike, quand il est devenu éditeur et qu'il a laissé sa place de directeur littéraire à Marie-Pierre Barathon.  

C'est là que le jeu a changé pour moi. C'est là que mon travail d'écriture a commencé à se faire dans la solitude, sans support mensuel. Mais c'était OK. J'avais beaucoup appris et j'étais capable de voir les faiblesses de mon texte au fur et à mesure que je l'écrivais. Ce qui fait qu'après mes réécritures personnelles, je n'avais plus qu'à envoyer mon manuscrit à Marie-Pierre qui m'appelait pour me donner ses commentaires.

Je n'avais plus besoin de mentor, juste d'une directrice littéraire.

Aujourd'hui, je travaille avec Mélikah Abdelmoumen. Une perle! Et je ne l'échangerais pour rien au monde tellement on se comprend, elle et moi. On se jase seulement quand on travaille sur le manuscrit, mais je la porte dans mon coeur toute l'année. Des fois, en cours d'écriture, je l'entends me dire : « Je doute, ici! »

Depuis quelques années, le genre de mentorat que Jean-Yves m'a offert n'existe plus. Les auteurs qui commencent sont laissés à eux-mêmes pendant qu'ils écrivent leur deuxième et leur troisième roman. Certes, ils progressent grâce au travail de direction littéraire, mais pendant l'écriture, ils sont fin seuls avec leurs doutes et leurs angoisses. Et l'ensemble du métier d'écrivain leur demeure caché, comme un secret qu'il leur faut découvrir à force de se casser les dents ou d'avoir l'air niaiseux.

Dans certaines maisons d'édition, il n'y a même plus de direction littéraire! On reçoit le roman, on le corrige et on l'imprime.

Il y a des jours où je me dis que rendu là, un auteur est quasiment aussi bien de s'autoéditer. Tant qu'à n'être jamais vraiment reconnu par l'intelligentsia littéraire, aussi bien faire de l'argent.  

mardi 8 octobre 2013

Pourquoi laisser reposer son roman

(Ce billet est une sorte d'approfondissement du sujet que j'ai abordé en février dans le billet Parler du travail de l'écrivain oul'art de prêcher dans le désert.

J'ai terminé le premier jet de mon nouveau roman à la fin de juillet. Je l'ai mis de côté pendant un mois, le temps d'écrire le scénario de Yukonnaise. Je l'ai repris au début d'août, l'ai relu et l'ai réécrit puis je l'ai donné à lire à mon chum pendant le mois que je passais au Yukon. Je suis revenue il y a deux semaines et j'achève une dernière relecture/réécriture. Cette semaine, une lectrice m'a demandé sur Facebook : « C'est votre 14e. Vous devez bien savoir comment ça s'écrit, un roman! Pourquoi passer votre temps à le réécrire? Il sera publié plus vite si vous l'envoyiez tout de suite à votre éditeur. » (J'ai corrigé ses fautes d'orthographe. J'espère qu'elle me pardonnera d'avoir touché à son texte sans sa permission.)

 Bon. J'ai d'abord été flattée de voir avec quel enthousiasme elle attendait mon prochain livre. (Quel auteur ne le serait pas?) Mais au-delà de l'empressement, j'ai surtout lu dans son message une méconnaissance profonde du métier d'écrivain.

L'écriture, c'est d'abord de la réécriture. Ils sont bien rares les écrivains dont le premier jet est publiable. D'ailleurs, je n'en connais pas. Il paraît que c'est le cas d'Amélie Nothomb, mais je ne la crois pas. (J'ai le droit!) Pourquoi? Tout simplement parce que l'écrivain est un être humain. Un être humain fiable (parfois!), mais pas infaillible. Lorsque nous écrivons ce qui naît dans notre tête, nous traduisons en mots des idées, des images, des paroles, des pensées. Nous ne sommes que le canal. Et un canal humain est capable d'erreurs humaines.

Il y a toutes sortes de choses qu'on n'a pas envie de voir dans un livre publié. Des digressions, des longueurs inutiles, des bouts qui nécessitent un développement, des répétitions du même mot, des redites d'idée, des incohérences, des problèmes de structure (parce qu'on aura beau travailler comme des acharnés, jamais un roman complet ne sortira de notre cerveau en une heure). Entre le moment où on commence une histoire et le moment où on la finit, il peut s'être écoulé des mois, voire des années. Plusieurs années, même, si on s'attaque à une série. (Parlez-en à G. R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones.) Comment voulez-vous qu'on retienne tout ce qu'on a écrit? Oh, on finit bien par s'en souvenir, à un moment donné, à force de retravailler le texte trois, cinq, dix fois. Et quand on termine la dernière révision des corrections d'épreuves, on le connaît par cœur notre %/$%?&*?& de texte et on ne veut plus le voir tellement il nous donne la nausée. Mais entre les deux, les relectures ont été nombreuses, parfois rigolotes, parfois pénibles, parfois humiliantes (Surveillez bientôt le billet intitulé : Réviser les révisions du réviseur. Je vous promets des détails croustillants.).

Mais surtout, il y a une EXCELLENTE raison pour ne pas envoyer son manuscrit tout de suite à son éditeur. La MEILLEURE raison de toutes! C'est que l'éditeur a la fâcheuse habitude de mettre la charrue devant les bœufs. Souvent, s'il a trouvé le roman à  son goût, il l'envoie tout de suite en direction littéraire, voire en révision (Ce qui est encore pire!!!). Et là, on va hachurer votre texte. On va déplacer des paragraphes, remplacer des mots, effacer des phrases. Et je vous épargne l'horreur des pages entières supprimées. Bref, si votre roman n'est pas à point, quelqu'un d'autre va se charger de le rendre a point, de le mettre de niveau à tout le moins. Bien sûr, on vous dira souvent qu'il s'agit de suggestions. Mon œil! Quand un directeur littéraire a travaillé pendant des semaines sur votre texte et qu'il vous l'envoie, il ne veut pas le voir revenir dans sa version initiale. Sauf que 90% du travail qu'il aura fait sur votre roman, vous auriez été capable de le faire vous-même, avec un peu de recul. Et au lieu que votre roman prenne en partie la personnalité de votre directeur littéraire (ou de votre réviseur), ce serait réellement VOTRE roman, avec VOTRE vision du monde et VOTRE vocabulaire et VOTRE style, qui serait passé ensuite en révision (ou en correction) et où on aurait nécessairement trouvé pas mal moins de choses à redire.

Je suis peut-être orgueilleuse, mais quand on publie un livre avec mon nom sur la couverture, j'ai besoin d'être convaincue que c'est bien de mon œuvre qu'il s'agit. J'ai trop vu d'écrivains furieux de ne plus reconnaître le roman qu'ils avaient écrit parce que celui ou celle qui était passé dessus au stylo rouge (ou pire, dans le mode Révision de Word!) s'était avéré un écrivain frustré qui n'avait qu'une envie: transformer un texte pour le mettre à sa main. Ne vous méprenez pas. Il y a de très bons directeurs littéraires. J'en connais. Et j'en connais des moins bons. Mais il y en a d'autres à qui je ne laisserais jamais un pouce de jeu. Et malheureusement, on ne reconnaît pas ces derniers tant qu'on n'a pas eu à travailler avec.


Alors, comme on dit par chez nous, je ne prends pas de chance et je ne soumets que des textes à point. Comme ça, quand ils me reviennent, si je dois m'arracher les cheveux, ce sera avec raison, et non parce que j'ai auparavant bâclé mon travail.