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mardi 8 octobre 2013

Pourquoi laisser reposer son roman

(Ce billet est une sorte d'approfondissement du sujet que j'ai abordé en février dans le billet Parler du travail de l'écrivain oul'art de prêcher dans le désert.

J'ai terminé le premier jet de mon nouveau roman à la fin de juillet. Je l'ai mis de côté pendant un mois, le temps d'écrire le scénario de Yukonnaise. Je l'ai repris au début d'août, l'ai relu et l'ai réécrit puis je l'ai donné à lire à mon chum pendant le mois que je passais au Yukon. Je suis revenue il y a deux semaines et j'achève une dernière relecture/réécriture. Cette semaine, une lectrice m'a demandé sur Facebook : « C'est votre 14e. Vous devez bien savoir comment ça s'écrit, un roman! Pourquoi passer votre temps à le réécrire? Il sera publié plus vite si vous l'envoyiez tout de suite à votre éditeur. » (J'ai corrigé ses fautes d'orthographe. J'espère qu'elle me pardonnera d'avoir touché à son texte sans sa permission.)

 Bon. J'ai d'abord été flattée de voir avec quel enthousiasme elle attendait mon prochain livre. (Quel auteur ne le serait pas?) Mais au-delà de l'empressement, j'ai surtout lu dans son message une méconnaissance profonde du métier d'écrivain.

L'écriture, c'est d'abord de la réécriture. Ils sont bien rares les écrivains dont le premier jet est publiable. D'ailleurs, je n'en connais pas. Il paraît que c'est le cas d'Amélie Nothomb, mais je ne la crois pas. (J'ai le droit!) Pourquoi? Tout simplement parce que l'écrivain est un être humain. Un être humain fiable (parfois!), mais pas infaillible. Lorsque nous écrivons ce qui naît dans notre tête, nous traduisons en mots des idées, des images, des paroles, des pensées. Nous ne sommes que le canal. Et un canal humain est capable d'erreurs humaines.

Il y a toutes sortes de choses qu'on n'a pas envie de voir dans un livre publié. Des digressions, des longueurs inutiles, des bouts qui nécessitent un développement, des répétitions du même mot, des redites d'idée, des incohérences, des problèmes de structure (parce qu'on aura beau travailler comme des acharnés, jamais un roman complet ne sortira de notre cerveau en une heure). Entre le moment où on commence une histoire et le moment où on la finit, il peut s'être écoulé des mois, voire des années. Plusieurs années, même, si on s'attaque à une série. (Parlez-en à G. R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones.) Comment voulez-vous qu'on retienne tout ce qu'on a écrit? Oh, on finit bien par s'en souvenir, à un moment donné, à force de retravailler le texte trois, cinq, dix fois. Et quand on termine la dernière révision des corrections d'épreuves, on le connaît par cœur notre %/$%?&*?& de texte et on ne veut plus le voir tellement il nous donne la nausée. Mais entre les deux, les relectures ont été nombreuses, parfois rigolotes, parfois pénibles, parfois humiliantes (Surveillez bientôt le billet intitulé : Réviser les révisions du réviseur. Je vous promets des détails croustillants.).

Mais surtout, il y a une EXCELLENTE raison pour ne pas envoyer son manuscrit tout de suite à son éditeur. La MEILLEURE raison de toutes! C'est que l'éditeur a la fâcheuse habitude de mettre la charrue devant les bœufs. Souvent, s'il a trouvé le roman à  son goût, il l'envoie tout de suite en direction littéraire, voire en révision (Ce qui est encore pire!!!). Et là, on va hachurer votre texte. On va déplacer des paragraphes, remplacer des mots, effacer des phrases. Et je vous épargne l'horreur des pages entières supprimées. Bref, si votre roman n'est pas à point, quelqu'un d'autre va se charger de le rendre a point, de le mettre de niveau à tout le moins. Bien sûr, on vous dira souvent qu'il s'agit de suggestions. Mon œil! Quand un directeur littéraire a travaillé pendant des semaines sur votre texte et qu'il vous l'envoie, il ne veut pas le voir revenir dans sa version initiale. Sauf que 90% du travail qu'il aura fait sur votre roman, vous auriez été capable de le faire vous-même, avec un peu de recul. Et au lieu que votre roman prenne en partie la personnalité de votre directeur littéraire (ou de votre réviseur), ce serait réellement VOTRE roman, avec VOTRE vision du monde et VOTRE vocabulaire et VOTRE style, qui serait passé ensuite en révision (ou en correction) et où on aurait nécessairement trouvé pas mal moins de choses à redire.

Je suis peut-être orgueilleuse, mais quand on publie un livre avec mon nom sur la couverture, j'ai besoin d'être convaincue que c'est bien de mon œuvre qu'il s'agit. J'ai trop vu d'écrivains furieux de ne plus reconnaître le roman qu'ils avaient écrit parce que celui ou celle qui était passé dessus au stylo rouge (ou pire, dans le mode Révision de Word!) s'était avéré un écrivain frustré qui n'avait qu'une envie: transformer un texte pour le mettre à sa main. Ne vous méprenez pas. Il y a de très bons directeurs littéraires. J'en connais. Et j'en connais des moins bons. Mais il y en a d'autres à qui je ne laisserais jamais un pouce de jeu. Et malheureusement, on ne reconnaît pas ces derniers tant qu'on n'a pas eu à travailler avec.


Alors, comme on dit par chez nous, je ne prends pas de chance et je ne soumets que des textes à point. Comme ça, quand ils me reviennent, si je dois m'arracher les cheveux, ce sera avec raison, et non parce que j'ai auparavant bâclé mon travail. 


mardi 13 août 2013

Le défi d'adapter son propre roman au cinéma

Voir son roman adapté sur grand écran, c'est le rêve de tout écrivain. Quand on réalise tout à coup que notre histoire va prendre une autre forme, rejoindre un public différent qui va désormais peut-être s'intéresser à nos livres, on doit se pincer pour y croire. Toute notre vie on s'est dit que ces affaires-là, ça existe juste dans les contes de fées. Ben c'est un conte de fées qui s'est offert à moi il y a quelques mois et dans lequel je suis plongée jusqu'au cou depuis quelques semaines.

Dans mon cas, l'achat des droits cinématographiques par Gaëa Films venait avec une condition: je devais accepter d'écrire le scénario. Si je disais non, l'offre tombait à l'eau. J'ai dit oui. Mais j'avoue que je ne savais pas vraiment dans quoi je mettais les pieds. J'y allais au pif. Mais comme l'a déjà dit Ray Bradburry:

« Si nous n'écoutions que notre intellect, nous n'aurions jamais d'histoires d'amour. Nous n'aurions jamais d'amitiés. Nous ne démarrerions jamais d'entreprises, parce que nous serions cyniques... Eh bien, c'est un non-sens. Il faut tout le temps sauter du haut des falaises et bâtir ses ailes dans la descente. »

J'ai donc sauté dans le vide. Au moment d'écrire ces lignes, je descends encore. Et mes ailes ont commencé à pousser.

Ce n'est pas évident de prendre un roman de 360 pages bien denses pour en faire un scénario de 120 pages bien aérées. Ça implique de sortir l'essentiel du récit, de repérer ce qui, au cinéma, deviendrait une digression. Faut « dégraisser » l'histoire, trouver LE fil conducteur cinématographique là où il y en a trois à l'écrit.

Je comprends les écrivains qui refusent le défi, même quand on leur offre sur un plateau d'argent, même avec la paie substantielle qui accompagne ce genre de travail. Parce que ça demande de l'imagination en titi pour prendre un paragraphe qui se déroule en entier dans la tête d'un personnage et le transformer en actions et en dialogues. Des fois, il faut faire des changements, fusionner des personnages, en laisser d'autres de côté. Il arrive même qu'on doive en créer pour conserver la cohérence du récit.

Si, comme le disait Stephen King, écrire un roman, c'est déterrer le squelette d'une histoire avec un petit pinceau d'archéologue, écrire le scénario d'un film à partir d'un roman implique parfois de changer un os du squelette. Ce qui passe bien dans un roman ne passe pas nécessairement bien à l'écran. Ça crève le cœur, mais c'est comme ça.

Pour ma part, j'ai pris le parti de voir les choses autrement. J'écris ce qui serait une deuxième version de l'histoire de Yukonnaise. Quelque chose de plus concentré, de plus intense aussi.  Et j'ai du fun comme c'est pas permis! Certains jours, je m'amuse tellement que je me dis que c'est moi qui devrais payer Gaëa Films pour avoir le droit de jouer avec mes personnages comme je le fais. Heureusement pour mes finances personnelles, mon agent est contre cette idée et se sert de son droit de veto pour s'opposer à  toute proposition de ce genre.

N'empêche, je sais que je vais décevoir des gens. Je suis obligée de couper dans l'histoire, et il y a nécessairement des lecteurs qui vont être déçus de ne pas retrouver à l'écran TOUT ce qui était dans le livre. Mais pour ce faire, il aurait fallu une minisérie étalée sur deux ans!

Je pense beaucoup ces temps-ci à George R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones. Et je pense aux scénaristes qui ont travaillé à partir des romans. Je leur lève mon chapeau. Parce que même si j'ai beaucoup aimé la première saison à HBO, j'ai été déçue de ne pas retrouver à l'écran tout l'humour, toute la verve et tout le cœur de Tyrion. 

L'expérience que je suis en train d'acquérir en ce moment me prouve que si j'ai tellement aimé Tyrion et si je le connaissais aussi bien, c'est que le roman m'avait permis d'entrer dans sa tête, de penser avec lui et de souffrir avec lui. La lecture m'avait aussi permis d'apprécier les origines de sa bonté. Toutes ces choses sont IMPOSSIBLES à rendre à l'écran. Il aurait fallu une saison complète de la minisérie juste sur Tyrion. Puis une autre sur Jon Snow, puis une autre sur Aria, etc. Ça n'aurait plus eu de fin et nous, en tant que spectateurs, nous nous serions lassés.

J'en arrive à la conclusion qu'il y a des prouesses qu'on ne peut raconter que dans un roman parce qu'un roman, c'est multidimensionnel. Ça s'étire autant qu'on veut, tant qu'on en a besoin. Un film, ça dure deux heures. Mais en deux heures, on peut faire d'autres sortes de prouesses. Comme vous faire chavirer le coeur en vous racontant une bonne histoire et en vous immergeant visuellement et émotivement dans la vie yukonnaise.

J'espère que le film qu'on tournera avec mon scénario vous plaira. Moi, je l'adore!