Affichage des articles dont le libellé est réviseur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est réviseur. Afficher tous les articles

lundi 19 janvier 2015

Mon réviseur, mon ego et moi


Imaginez 300 pages de ce genre-là!

Pour certains auteurs, c'est lire le rapport de la direction littéraire qui est le plus difficile. Dans leur cas, ce que je décris dans ce billet s'applique au directeur littéraire.

Pour d'autres, comme moi, le plus dur consiste à passer au travers d'un manuscrit barbouillé d'un bout à l'autre de commentaires et de corrections, c'est-à-dire constater le travail que mon réviseur a fait sur mon roman.

Quand arrive ce passage obligé vers la publication de mon manuscrit, mon ego souffre.

Par bonheur, depuis que VLB éditeur est passé à l'ère du numérique, je n'ai plus à m'arracher les yeux pour déchiffrer ce qui est griffonné dans la marge. Jusqu'à Yukonnaise, chez mon éditeur, on travaillait sur papier, avec crayon de plomb et stylo rouge. Avec une correction au plomb, il y avait toujours moyen de moyenner. Avec le rouge, jamais.

Aujourd'hui, on travaille en «suivi des modifications» dans Word. Petit miracle de la technologie, cette fonction du logiciel permet d'écrire lisiblement des commentaires dans la marge et de corriger les erreurs directement dans le texte. Une belle avancée technologique.

C'est pas mieux pour l'ego, cependant.

Comme l'a dit un jour un éditeur de mes amis, matcher un auteur avec un réviseur relève d'une épreuve olympique. Quand on forme enfin un couple qui se comprend et qui s'aime (Oui, oui! C'est important l'amour, ici.), on fait le max pour que ces deux-là travaillent ensemble le plus longtemps possible.

Ça fait deux romans que je suis en amour avec mon réviseur, même si c'était pas le même réviseur pour les deux romans. Le bonheur, pour moi, consiste à lire les commentaires et à m'écrier :

— Ouiiiiiiiiiiii!!! Il a compris ce que je veux dire!

— Yéééééééééé!!! Il a compris comment j'écris!

Je me pâme comme ça pendant une semaine et j'accepte presque toutes les suggestions de mon réviseur.

Je n'ai toutefois pas toujours été aussi enthousiaste devant mes textes révisés. Il y a eu des romans dans ma vie où j'avais juste envie de me rouler en boule dans un coin pour pleurer en me répétant à quel point j'étais poche puisque mon réviseur avait écrit partout partout pis réécrit partout ailleurs comme si c'était encore possible d'en rajouter une couche.

Voyez-vous, mon ego, il est comme tous les ego. Il n'aime pas qu'on lui dise :

— Tu as fait une faute ici, une autre là, une troisième ici!
— T'as pas le droit d'écrire ça.
— Ce mot-là est un anglicisme. En français on dit...
— Cette formulation-là est calquée sur l'anglais, en français il faut écrire...
— Trop lourd. Reformuler.
— Confus. Reformuler.
— Se lit mieux de cette manière-ci.
— Se lit mieux de cette manière-là.
 Etc.

Mon ego, quand il ouvre le fichier de réviseur, il monte aux barricades. Dès la première correction, il fourbit ses armes en criant : T'as rien compris!

Mais voilà. Mon ego, c'est pas lui l'écrivain. Mon ego, c'est l'animal persuadé qu'il est bon, qu'il est fin et qu'il est capable tout seul. Et il est convaincu qu'il a raison pis que les autres sont dans le champ.

Comme écrivain à l'ego blessé, donc, j'ai longtemps pleuré en lisant les corrections de mon réviseur et je sais maintenant qu'il s'agissait de souffrance inutile pour deux raisons.

1. Souvent, le réviseur n'était pas fait pour moi. Vous savez, j'écris dans une langue très simple des textes qu'on peut lire à voix haute. J'insiste pour que le rythme respecte ma musique interne, celle qui hypnotise le lecteur. Si vous m'associez un réviseur un tantinet trop littéraire (ou persuadé qu'il aurait écrit ce roman mieux que moi), on ne s'entendra pas. 

2. J'ai compris que l'inspiration est peut-être divine, mais que le canal, lui, est faillible. (Je pense que c'est Victo Hugo qui a dit ça.)

Je sais jusque dans mes tripes que les histoires et les images qui naissent dans ma tête sont merveilleuses. Pour moi, elles sont claires, mais elles ne le sont pour personne d'autre parce qu'il n'y a pas de mots dessus. Il n'y a que l'esprit de l'image ou l'esprit de l'histoire. Pour les rendre accessibles aux autres, il faut les mettre en mots. Je deviens donc le canal par lequel ces images et ces histoires seront communiquées au Monde. Et là, mesdames et messieurs, il y a de l'obstruction. Il y a des parasites. Ça griche et ça distorsionne. Je suis faillible parce que je suis un être humain. Je n'ai pas tous les talents et j'ai des faiblesses à n'en plus finir.

L'expérience m'a rendue meilleure pour traduire sur papier ce qui s'agite dans ma tête. Je dis meilleure et non pas parfaite. Je ne pense pas qu'on puisse rendre à la perfection ce qui bouillonne dans l'esprit créateur. C'est insaisissable. Il y a trop de mouvements, et les angles sont arrondis au point qu'on ne sait par quel bout prendre l'idée.

Et mon ego, là-dedans? Ben j'ai appris au fil des ans à le faire taire en lui servant un argument béton:  Si mon réviseur n'a pas compris, mon lecteur ne comprendra pas non plus.

Bref, le travail du réviseur (et du directeur littéraire), c'est de rendre accessible au public visé les bijoux nés de l'imagination de l'artiste. Il n'est pas un ennemi et il n'est pas un supérieur. On travaille ensemble parce que deux cerveaux valent mieux qu'un dans ce domaine.

Quand chacun a saisi ça, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et moi, par la suite, au moment d'ouvrir des bulles, je ne le fais plus avec le soulagement qui suit un calvaire, mais avec la satisfaction du travail bien fait.


mardi 8 octobre 2013

Pourquoi laisser reposer son roman

(Ce billet est une sorte d'approfondissement du sujet que j'ai abordé en février dans le billet Parler du travail de l'écrivain oul'art de prêcher dans le désert.

J'ai terminé le premier jet de mon nouveau roman à la fin de juillet. Je l'ai mis de côté pendant un mois, le temps d'écrire le scénario de Yukonnaise. Je l'ai repris au début d'août, l'ai relu et l'ai réécrit puis je l'ai donné à lire à mon chum pendant le mois que je passais au Yukon. Je suis revenue il y a deux semaines et j'achève une dernière relecture/réécriture. Cette semaine, une lectrice m'a demandé sur Facebook : « C'est votre 14e. Vous devez bien savoir comment ça s'écrit, un roman! Pourquoi passer votre temps à le réécrire? Il sera publié plus vite si vous l'envoyiez tout de suite à votre éditeur. » (J'ai corrigé ses fautes d'orthographe. J'espère qu'elle me pardonnera d'avoir touché à son texte sans sa permission.)

 Bon. J'ai d'abord été flattée de voir avec quel enthousiasme elle attendait mon prochain livre. (Quel auteur ne le serait pas?) Mais au-delà de l'empressement, j'ai surtout lu dans son message une méconnaissance profonde du métier d'écrivain.

L'écriture, c'est d'abord de la réécriture. Ils sont bien rares les écrivains dont le premier jet est publiable. D'ailleurs, je n'en connais pas. Il paraît que c'est le cas d'Amélie Nothomb, mais je ne la crois pas. (J'ai le droit!) Pourquoi? Tout simplement parce que l'écrivain est un être humain. Un être humain fiable (parfois!), mais pas infaillible. Lorsque nous écrivons ce qui naît dans notre tête, nous traduisons en mots des idées, des images, des paroles, des pensées. Nous ne sommes que le canal. Et un canal humain est capable d'erreurs humaines.

Il y a toutes sortes de choses qu'on n'a pas envie de voir dans un livre publié. Des digressions, des longueurs inutiles, des bouts qui nécessitent un développement, des répétitions du même mot, des redites d'idée, des incohérences, des problèmes de structure (parce qu'on aura beau travailler comme des acharnés, jamais un roman complet ne sortira de notre cerveau en une heure). Entre le moment où on commence une histoire et le moment où on la finit, il peut s'être écoulé des mois, voire des années. Plusieurs années, même, si on s'attaque à une série. (Parlez-en à G. R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones.) Comment voulez-vous qu'on retienne tout ce qu'on a écrit? Oh, on finit bien par s'en souvenir, à un moment donné, à force de retravailler le texte trois, cinq, dix fois. Et quand on termine la dernière révision des corrections d'épreuves, on le connaît par cœur notre %/$%?&*?& de texte et on ne veut plus le voir tellement il nous donne la nausée. Mais entre les deux, les relectures ont été nombreuses, parfois rigolotes, parfois pénibles, parfois humiliantes (Surveillez bientôt le billet intitulé : Réviser les révisions du réviseur. Je vous promets des détails croustillants.).

Mais surtout, il y a une EXCELLENTE raison pour ne pas envoyer son manuscrit tout de suite à son éditeur. La MEILLEURE raison de toutes! C'est que l'éditeur a la fâcheuse habitude de mettre la charrue devant les bœufs. Souvent, s'il a trouvé le roman à  son goût, il l'envoie tout de suite en direction littéraire, voire en révision (Ce qui est encore pire!!!). Et là, on va hachurer votre texte. On va déplacer des paragraphes, remplacer des mots, effacer des phrases. Et je vous épargne l'horreur des pages entières supprimées. Bref, si votre roman n'est pas à point, quelqu'un d'autre va se charger de le rendre a point, de le mettre de niveau à tout le moins. Bien sûr, on vous dira souvent qu'il s'agit de suggestions. Mon œil! Quand un directeur littéraire a travaillé pendant des semaines sur votre texte et qu'il vous l'envoie, il ne veut pas le voir revenir dans sa version initiale. Sauf que 90% du travail qu'il aura fait sur votre roman, vous auriez été capable de le faire vous-même, avec un peu de recul. Et au lieu que votre roman prenne en partie la personnalité de votre directeur littéraire (ou de votre réviseur), ce serait réellement VOTRE roman, avec VOTRE vision du monde et VOTRE vocabulaire et VOTRE style, qui serait passé ensuite en révision (ou en correction) et où on aurait nécessairement trouvé pas mal moins de choses à redire.

Je suis peut-être orgueilleuse, mais quand on publie un livre avec mon nom sur la couverture, j'ai besoin d'être convaincue que c'est bien de mon œuvre qu'il s'agit. J'ai trop vu d'écrivains furieux de ne plus reconnaître le roman qu'ils avaient écrit parce que celui ou celle qui était passé dessus au stylo rouge (ou pire, dans le mode Révision de Word!) s'était avéré un écrivain frustré qui n'avait qu'une envie: transformer un texte pour le mettre à sa main. Ne vous méprenez pas. Il y a de très bons directeurs littéraires. J'en connais. Et j'en connais des moins bons. Mais il y en a d'autres à qui je ne laisserais jamais un pouce de jeu. Et malheureusement, on ne reconnaît pas ces derniers tant qu'on n'a pas eu à travailler avec.


Alors, comme on dit par chez nous, je ne prends pas de chance et je ne soumets que des textes à point. Comme ça, quand ils me reviennent, si je dois m'arracher les cheveux, ce sera avec raison, et non parce que j'ai auparavant bâclé mon travail.