Je vous laisse imaginer l'effet que me fait une liste de
prescriptions. Les cent choses qu'il faut faire pour vivre jusqu'à 100 ans. Les
vingt habitudes des gens à succès. Vous voyez le genre?
Ces temps-ci a lieu un concours intéressant à Radio-Canada.
Intéressant, mais horripilant en même temps. Il s'appelle 100 livres d'ici à lire une fois dans sa vie.
Le point de départ: On a tous « notre » livre : celui qui nous a fait rire, pleurer, rêver ou
réfléchir, et qu’on voudrait que tout le monde lise une fois dans sa vie.
Ne vous méprenez pas. Je trouve toujours génial qu'on parle
de littérature. Peu importe sa forme, concours ou pas. Prescription ou pas. Ce
qui me chicote, c'est quand on demande à des «vedettes» de nous dire quel livre chacun devrait avoir
lu une fois dans sa vie. Parce que, voyez-vous, inévitablement, l'ego prend le
dessus, et les gens vous parlent du livre qu'il est bien vu d'avoir lu et/ou
aimé et qu'on se doit de recommander quand on fait partie du grand monde.
Je vais vous donner un exemple. Dans La Presse, samedi de la
semaine dernière, Michèle Ouimet interviewait Yves Bolduc dans une série
d'articles sur la vie après la politique. Vous trouverez l'article complet ici.
À un moment donné, elle dresse la liste des gaffes d'Yves
Bolduc et écrit: «Mais
c’est la critique sur les livres qui lui a fait le plus mal. Bolduc est un
grand lecteur. Au primaire, il lisait un livre par jour. Il me montre son iPad
dans lequel il a téléchargé des livres de Platon, Plutarque, Nietzsche,
Machiavel, Kant, Henry Kissinger, Kierkegaard. Quand il me voit noter les noms,
il me prévient. « Je ne veux pas avoir l’air prétentieux. » »Pas besoin que je vous fasse un dessin; personne ne croit qu'il avait lu tout ça récemment. Surtout pas sur son iPad!
La liste de Radio-Canada me fait un peu cet effet-là. Oh, il
y a certainement des romans bien intéressants dans le lot. J'en ai d'ailleurs
lu quelques-uns. Et il y a certainement des gens pour avoir été marqués par ces
romans. Mais je me demande... Pourquoi est-ce que les romans qu'on devrait lire
ne sont jamais les romans qu'on a envie de lire? Parce que, soyons honnêtes,
dans la liste proposée par Radio-Canada, on ne trouve pas beaucoup de romans
grand public, le genre qu'aiment lire monsieur et madame Tout-le-Monde. En tout
cas, moi, je n'y rien trouvé qui me donnerait envie de me garrocher à la
librairie.
Pour compenser, je me suis dit que je vous parlerais de mon
plusss meilleur roman canadien à vie. J'ai la certitude qu'il ne se retrouvera
pas dans la liste de SRC, alors aussi bien vous faire un billet sur le sujet.
Le roman en question s'intitule Zemindar (Titre français: Le
Zémindar), écrit par la Canadienne Valerie Fitzgerald, mais publié en 1981
en Grande-Bretagne. Il a gagné deux prix: le Romantic Novel of the Year (RoNa's)
Award (1982) et le Georgette Heyer Historical
Novel Prize (1981). Il a été repris chez Deneau, à Ottawa. Puis il a
été traduit en français chez Laffont. C'est cette version que j'ai lue en 1987.
C'était l'été, j'avais 20 ans. Il faisait chaud et, dans le roman,
il faisait encore plus chaud. L'histoire se déroule en 1857. Laura Hewitt,
Anglaise célibataire, sert de chaperon à sa cousine pendant son voyage de noces
dans l'Inde coloniale. Au moment du départ (des mois avant l'arrivée, vitesse
de bateau oblige), personne ne sait en Angleterre que les soldats indiens
enrôlés dans l'armée britannique sont au bord de la révolte. En tant que
lecteur, on vit avec Laura le voyage en bateau (qui contourne l'Afrique par le
sud!). On traverse une partie de l'Inde quasiment comme un touriste, alors que
les indices de la grogne contre l'Empire sont visibles partout. La vie
quotidienne des administrateurs coloniaux s'avère fascinante. Et lorsque la
rébellion se produit enfin, on bascule dans le chaos avec les personnages. Comme
si on y était! Bon, la deuxième partie, bien que minutieusement détaillée, est
un peu trop longue à mon goût. Mais comme l'auteur y raconte le siège de
Lucknow, je lui ai toujours pardonné cette faiblesse. Surtout que j'ai moi-même
écrit le siège de Louisbourg et je vous jure que le siège d'une ville, ben ça
paraît long en titi pour ceux qui le vivent de l'intérieur.
J'ai pensé à l'histoire, aux personnages, aux décors et à
l'Inde coloniale longtemps après avoir tourné la dernière page. Je le relis
encore, de temps en temps. Et il s'agit du livre que j'ai le plus prêté... et
racheté parce qu'il ne revenait pas tout le temps. J'en ai d'ailleurs deux
exemplaires à la maison parce que l'un d'eux est revenu alors que je ne
l'attendais plus. Je peux dire sans gêne
que c'est le livre qui a eu le plus d'influence sur l'écrivaine que je suis
devenue, car c'est ce livre précisément qui m'a donné le goût d'écrire des
romans historiques. Et ce n'était pas un goût passager puisque j'en ai écrit
sept et que j'en ai encore quelques-uns qui mijotent sur le rond d'en arrière.
Et vous, avez-vu un plusss meilleur roman canadien à vie?
Gênez-vous pas si vous avez envie d'en parler ici, ça m'intéresse.
p.s. Je le précise parce que, pour certaines personnes, la chose n'est pas une évidence: Un livre québécois, c'est aussi un livre canadien.