Tout
d'abord, laissez-moi vous expliquer le sens du titre que j'ai choisi pour ce billet.
L'idios
kosmos, c'est la vision personnelle que chacun de nous a de l'univers dans
lequel nous vivions. C'est l'image de la réalité qu'on a dans notre tête,
résultat de l'interprétation par nos sens de notre expérience de la vie et de
ce qu'on nous en a dit. C'est subjectif au possible. (Idios kosmos sur Wikipédia (désolée, il n'y en a pas
en français.))
L'opposé
d'idios kosmos, c'est koinos kosmos, l'univers objectif, la réalité sur
laquelle tout le monde s'entend.
Vous vous rappelez
vos maths de primaire, quand on explorait la théorie des ensembles? Ben c'est
drette ça. Imaginez deux ensembles, la vision du monde d'Alice et la vision du monde de Béatrice. La zone commune, c'est le
koinos kosmos. (en rose dans la figure ci-dessous)
Mais voilà!
Quand il s'agit de l'univers ou de la réalité, le koinos kosmos n'existe
pas.
Pour
reprendre les mots d'Emmanuel Carrère, dans Je
suis vivant et vous êtes morts, sa biographie de Philip K. Dick, le réel
est impossible à appréhender directement, puisque filtré par la subjectivité de
chacun. Cela signifie que le consensus à son sujet est une tromperie.
Autrement
dit, ce qu'on pense être la réalité est une convention, purement et simplement.
Mais c'est aussi une illusion parce que je ne peux jamais être dans la tête de
mon voisin pour percevoir exactement sa vision du monde.
Pourquoi je
vous parle de ça? Parce que cette semaine, une amie m'a fait parvenir un texte
du Guardian intitulé: Middlebrow? What's so shameful about writing abook and hoping it sells?
Le terme middlebrow n'a pas d'équivalent en
français si ce n'est lecteur moyen. À
une certaine époque, on qualifiait de middlebrow ceux qui lisaient les livres
qu'il fallait pour bien paraître dans une certaine société. On les mettait en
opposition avec les autres, les intellectuels qui, eux, lisaient par goût ce
qu'ils avaient envie de lire. Et ça adonnait qu'ils aimaient lire ce qu'on
appelle aujourd'hui de la littérature littéraire.
De nos jours,
on associe le terme middlebrow à une
littérature qui explore l'émotion et les sentiments plutôt que l'écriture
académique et l'innovation. C'est une autre façon de distinguer le populaire du
littéraire.
L'auteure du
texte du Guardian est justement une de ces «middlebrows», c'est-à-dire une
lectrice moyenne, de la classe moyenne et âgée entre 40 et 65 ans (le middle
age, en anglais).
Et je vous
jure qu'elle n'était pas de bonne humeur, la madame. Au point de prendre la
plume pour écrire un texte d'opinion et l'envoyer au Guardian. En gros, elle
dénonçait le fait qu'on méprise ce qu'elle lit et que, par la bande, on la
méprise elle pour oser lire ce qu'elle aime lire.
Ses propos me
rappelaient des conversations que j'ai eues avec des auteurs dits littéraires,
mais aussi certains commentaires reçus sur ce blogue. En lisant son texte, la conclusion
m'a sauté aux yeux.
Parce que
nous sommes tous prisonniers de notre idios kosmos, incapables de saisir la
réalité telle qu'elle est ni de percevoir la réalité telle que perçue par les
autres, nous entretenons, dans le milieu littéraire, un dialogue de sourds.
Depuis que je
suis devenue écrivaine, le milieu essaie de m'imposer une vision centriste de
la littérature. On met la littérature dite littéraire au centre du monde, avec
l'étiquette Littérature consacrée, un peu comme on plaçait la Terre au centre de l'Univers autrefois.
Cette vision
du monde nous permet de conclure que c'est cette
littérature littéraire qu'on doit enseigner, que c'est elle et elle seule qui a
de la valeur dans notre société et que c'est à elle seule qu'on doit remettre
des prix. Toutes les autres littératures lui sont extérieures et inférieures et
constituent ce qu'on appelle la paralittérature.
Quels sont les principaux critères pour regarder
de haut la paralittérature? Elle s'adresse en général au lecteur moyen
(l'accent est donc mis sur l'histoire et non sur l'écriture elle-même) et elle se
vend assez bien (en tout cas beaucoup mieux que la littérature dite littéraire).
Et comme les
planètes dans le système planétaire d'avant Copernic, ces paralittératures gravitent à l'extérieur de la littérature dite littéraire. Tellement à l'extérieur qu'Emmanuel Carrère a écrit
au sujet de Philip K. Dick: «Il s'était
fait à l'idée qu'un obstacle à la fois incompréhensible et infranchissable,
comme un champ magnétique, le séparait de cette terre promise, la littérature
respectable. »
Alors, après
y avoir réfléchi et avoir confronté mes idées à celles d'auteurs qui ne les
partagent pas le moins du monde, j'ai une alternative à proposer pour remplacer la convention littéraire actuelle, que
je trouve dépassée.
Premièrement,
au lieu de dire littérature littéraire,
ou littérature consacrée, ou littérature respectable, ou what ever
autre dénomination élitiste, on pourrait faire comme en Europe et l'appeler littérature blanche. (Je ne sais pas à
quoi se réfère le qualificatif blanche,
mais je soupçonne que c'est en lien avec la sobriété des couvertures).
Au lieu d'en
faire le centre du monde littéraire, on n'a qu'à la considérer comme un genre à
part entière. Cette littérature blanche a un public bien précis avec une
écriture bien précise. Comme n'importe quelle littérature de genre.
À côté de la
littérature policière, de la littérature de science-fiction, etc., il y aurait
désormais la littérature blanche. Point à la ligne. Ce n'est pas une question
de jugement de valeurs, mais de genre littéraire.
Ce nouveau paysage
littéraire ressemblerait à ceci:
Certains
ensembles se recoupent, d'autres se recouvrent complètement, d'autres sont en
quelque sorte isolés parce que totalement différents. Aucun ne se trouve au
centre de l'univers. Aucun n'est meilleur, ils sont tous différents ou semblables,
selon le penchant de l'auteur et les intérêts des lecteurs.
Évidemment,
pour arriver à cette vision du monde de la littérature, il est nécessaire de
modifier la convention. Ce n'est pas une chose si difficile à faire quand on
réalise que cette convention fait partie du koinos kosmos et que ce koinos
kosmos n'est qu'une illusion.
Comme le
disait à peu près Héraclite, celui qui croit dur comme fer que sa vision du
monde (son idios kosmos) est la réalité dort au gaz. Seul celui qui doute est éveillé.


