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mardi 6 janvier 2015

Deux solitudes



Il y a plusieurs années, quand j'enseignais le français dans une école anglaise de Québec, j'ai fait l'expérience des deux solitudes canadiennes. À la télé, un soir de semaine, on présentait Marguerite Volant. (Wikipédia dit que c'était en 1996. Je le crois sur parole.)

Dans ma famille, dans ma belle famille et dans mon cercle d'amis, on regardait ça religieusement. Quand je rentrais au travail, cependant, quasiment personne ne savait de quoi il s'agissait. Seules les deux autres profs de français et une enseignante d'anglais francophile pouvaient en jaser avec moi. Quatre personnes sur quarante membres du personnel regardaient l'émission qui rivait le reste de la province à son petit écran. Ça, mesdames et messieurs, ça s'appelle sentir de près les deux solitudes. Mes Anglos et moi, on ne regardait pas les mêmes canaux à la télévision. On ne lisait pas les mêmes journaux. Et on n'écoutait pas les mêmes postes de radio.

J'ai revécu une expérience similaire avec Jian Gomeshy. Bon. Je ne jaserai pas ici de ses pratiques sexuelles et de leurs conséquences — Facebook l'a assez fait — sauf que l'automne dernier, les Québécois francophones ont découvert cet animateur de radio pourtant célèbre partout dans Canada anglais. Il est même venu à Québec il y a deux ou trois ans dans le cadre d'une tournée de promotion pour son dernier livre. Des amis y étaient. Des Anglos, évidemment.

Cette expérience des deux solitudes culturelles m'est revenue à l'esprit quand la Sorcière m'a envoyé ce lien du journal Le Devoir. Émilie Folie-Boivin, journaliste surtout littéraire, n'avait jamais entendu parler de Louise Tremblay-D'Essiambre. Une des auteures les plus lues au Québec en ce moment était passée sous le radar de quelqu'un qui se dit au fait de ce qui s'écrit au Québec. Mmm...

Le Devoir, pourtant, parle de Louise Tremblay-D'Essiambre chaque semaine... dans le petit carré réservé au palmarès Gaspard. Les romans de Louise s'y maintiennent depuis des années.  

Ça m'a rappelé un incident qui s'est produit au Salon international du livre de Québec en avril dernier. Un auteur littéraire essayait de me convaincre que Sam, de François Blais, publié à l'Instant même, était un gros vendeur au Québec. La suite de notre conversation:

Moi: Ça ne se compare quand même pas aux romans de Louise Tremblay-D'Essiambre!

Lui: C'est qui, celle-là?

Fin de la conversation.

Cette ignorance du monde du livre n'est pas à sens unique. En fin de semaine, la librairie Port de tête a publié sur internet la liste de ses meilleurs vendeurs pour 2014. Sur cinquante auteurs, je n'en connais que six. Et de nom seulement. C'est pas compliqué, je n'ai pas lu un seul des ouvrages sur cette liste. Et pourtant je lis! Et des écrivains, j'en connais! Ça fait douze ans que je suis dans le milieu. Je n'ai pas manqué un seul Salon du livre de Montréal. Et seulement un Salon du livre de Québec. J'ai été partout en région sauf à Rimouski. Des bières, des repas, des cafés avec des écrivains, j'en ai pris treize à la douzaine. Et pourtant, je ne connais pas 90 % des auteurs sur cette liste.

Le roman dit littéraire et le roman populaire occupent pourtant le même espace géographique. Comme les Anglos et les Francos. Sauf qu'entre les deux, il y a une différence culturelle qui ressemble à une épaisseur de glace.


Deux solitudes, je vous dis.