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lundi 16 décembre 2013

Ces commerces qui auraient dû crever




Avant de vous parler de livres aujourd'hui, je voudrais d'abord vous présenter Jackie. Comme vous pouvez le voir juste en regardant la photo, Jackie est une artiste. C'est aussi une restauratrice. Je prends un moment pour vous parler de son commerce parce qu'il aurait dû disparaître il y a longtemps.

Le Café the Singing Goat a ouvert ses portes en 2010 à la limite de la partie pauvre du centre-ville et du quartier ouest (aussi pauvre), à Sherbrooke. À l'époque, c'était le seul restaurant végétarien en ville. Il était ouvert presque tous les jours et presque toute la journée. Il offrait une nourriture de grande qualité, mais opérait à perte.

Au fil des mois, la propriétaire a ajusté le tir. Elle a réduit ses heures d'ouverture en fonction de la clientèle. Elle a réduit aussi le nombre de plats au menu. Elle a maintenu la qualité cependant. Les clients savent, quand ils vont au Goat, que tout ce qui pouvait provenir de culture locale provient de culture locale et qu'une grande partie des aliments sont bio (dont le beurre). Jackie a aussi révisé ses prix à la hausse pour pouvoir continuer d'acheter la même qualité de produits sans descendre dans le rouge. Jackie a un charme fou et c'est une créatrice. Elle a donc développé son restaurant à son image. Le menu, écrit sur un tableau noir, comporte quelques fautes et quelques maladresses syntaxiques. Normal, Jackie est anglophone (née ici de parents nés ici).  C'est vrai qu'on paie plus cher pour dîner chez elle que dans bien des restaurants en ville. Et pourtant, les clients sont au rendez-vous. D'ailleurs, ne pensez pas avoir une table à midi si vous arrivez sans réservation. Tentez plutôt votre chance à 13h.


Je vous présente maintenant Sam, du Tassé, café de quartier.

Sam a ouvert ses portes un peu après Jackie, dans l'est de Sherbrooke, un quartier ouvrier où les gens ont l'habitude de fréquenter le Tim Hortons (qui se trouve à un pâté de maisons de là).

Son resto non plus n'aurait pas du survivre parce que Sam sert des assiettes soupe-panini-salade, des pâtisseries, du café et du chocolat chaud. Ses prix sont pas mal plus élevés que chez Tim Hortons. La raison de son succès est simple: Il utilise des produits de première qualité. Tout y est excellent, de la garniture des paninis au chocolat chaud fait avec du vrai chocolat noir en passant par ses grains de café, moulus sur place. Sa tarte aux pacanes et sucre d'érable et ses scones n'ont rien d'un beigne ou d'une brioche bon marché. Et Sam a aussi créé un restaurant à son image.

Le commerce de Sam est ouvert cinq jours semaine. Et il y a toujours du monde. Comme Jackie, Sam anime la place. Les étudiants viennent y faire leurs travaux, les nouvelles mamans s'y rencontrent avec leur bébé, les tricoteuses viennent y tricoter en jasant de tout et de rien. Et il y a même  une diseuse de bonne aventure le mercredi après-midi. Sam connaît ses clients par leur nom et, comme un barman d'expérience, il connaît les habitudes de chacun.

Pourquoi je vous parle de ça sur un blogue lié à l'écriture? Parce que Jackie et Sam opèrent des commerces qui auraient dû crever. En restauration, les investissements de départ sont astronomiques, les risques de se planter sont élevés, les pertes sont énormes et les marges de profits, minimes.

Qu'est-ce qui explique le succès du Café the Singing Goat et celui du Tassé, café de quartier? On y sert de la nourriture de qualité, en lien avec une certaine philosophie, mais en plus, les propriétaires ont fait d'une visite en ces lieux une expérience.

Vous me voyez venir?

Dans son édition d'octobre, la revue Books avait un encadré sur le regain de vitalité chez les libraires américains. Étant donné que la revue est difficile à trouver, je vous copie le passage ici.

« Le déclin accéléré du nombre de librairies indépendantes aux États-Unis s'est interrompu en 2010, année où la tendance a commencé à s'inverser. Le solde net des fermetures et créations est devenu positif : +9 en 2010, +163 en 2011, +77 en 2012. Dans la même veine, le chiffre d'affaires des  enseignes indépendantes a augmenté de 8 % en 2012. L'on voit à présent des magasins accroître la surface de leurs rayonnages, quand ils n'ajoutent pas un étage. Dans certaines villes, on ne trouve plus de succursale de grande chaîne, mais uniquement un libraire indépendant. Et l'on voit de plus en plus de jeunes choisir la profession. Parallèlement, la fermeture de la chaîne Borden a profité à Barnes and Nobles dont l'activité libraire est rentable et qui a annoncé l'ouverture de cinq nouveaux magasins en 2013.

Cette évolution positive traduit plusieurs phénomènes. Il y a le mouvement “buy local” qui concerne également d'autres produits que le livre. Mais, comme l'observe Daniel Raff, professeur de management à la Wharton Business School cité par le New Yorker, de nombreux acheteurs ont compris que le libraire vous aide mieux qu'Internet à découvrir des livres intéressants dont vous n'avez pas entendu parler. Une étude récente du Codex Group a d'ailleurs montré que se rendre dans une librairie reste le moyen habituel de trouver de nouveaux livres. Qui plus est, l'attachement au livre papier reste extrêmement fort, souligne la même étude : 97 % des Américains qui lisent des e-books disent tenir infiniment au papier et 3 % seulement des grands lecteurs utilisent uniquement une liseuse ou une tablette. D'autre part, quel que soit l'âge, les Américains préfèrent le papier à l'écran pour la lecture “sérieuse”. De fait, selon une autre étude, l'écran favorise un survol plus superficiel. Enfin, de nombreuses librairies indépendantes ont su diversifier leurs activités, en ouvrant un café, voire un restaurant, et vendent d'autres produits. Certains se sont mis à vendre des e-books et des liseuses. L’un d'entre eux est même devenu éditeur de science-fiction. »

Quand j'ai lu ça, j'ai pensé à la librairie L'Imaginaire, de Place Laurier, à Québec, un endroit spécialisé en science-fiction, fantasy, fantastique et bandes-dessinées. 

 J'aime entendre les gens raconter comment ils sont passés chez GGC, à Sherbrooke, qu'ils ont fouiné dans les livres et qu'ils ont trouvé le dernier Guillaume Musso, qu'ils se sont acheté, tant qu'à être là, des ciseaux neufs et un bel agenda, qu'ils ont aussi trouvé de beaux collants de scrapbooking et un casse-tête pour le p'tit neveu. 

Ou encore qu'ils sont allés boire un chocolat chaud chez Clément Morin, à Trois-Rivières, le samedi matin et en ont profité pour acheter et lire sur place le dernier d'Arlette Cousture parce qu'ils l'ont vu sur une table en entrant.

Ou qu'ils sont allés fouiller à la librairie Perro, à Shawinigan, en sachant que même si on y trouve toute sorte de livres, ils pourraient mettre la main sur des perles de science-fiction, de fantastique et des bandes dessinées, grâce à une association avec la librairie L'Imaginaire de Québec.

Imaginez une librairie où le libraire affiche sur sa page Facebook les nouveautés à mesure qu'elles arrivent. Imaginez un endroit spécialisé en SF ou en histoire ou en polar ou en littérature très pointue. Imaginez un libraire qui tisse des liens avec ses clients parce qu'il lit les mêmes livres qu'eux (la spécialisation facilite grandement les choses). Le client peut même jaser avec le libraire après sa lecture. Imaginer maintenant un libraire qui organise des rencontres entre lecteurs le samedi matin, qui fait venir des auteurs en lien avec la spécialisation de sa librairie et qui fait de la pub en conséquence (parce que les lecteurs ne sont pas télépathes). Imaginez qu'il y sert lui-même le café. 

Vous allez me dire que c'était comme ça dans le temps. Je vous dirai que, dans le temps, on ne trouvait pas de café en librairie et que le libraire n'avait pas besoin d'annoncer ses nouveautés étant donné qu'il tenait captifs tous les lecteurs de la ville. On y trouvait aussi toute sorte de livres, mais pas de collection exhaustive dans un aucun domaine. Et on n'y trouvait que des livres. Ces jours-là sont révolus. 

Vendredi dernier, René Hormier-Roy jasait livres avec Christiane Charette.(Vous pouvez écouter l'entrevue ICI. Cliquez sur Audio Fil) À 13:30, Hormier-Roy dit, en parlant des libraires:  «Je ne suis pas sûr que la nouvelle loi sur le prix du livre va régler leurs problèmes.» Non, une réglementation sur le prix du livre ne réglera pas les problèmes des libraires parce que leurs problèmes dépassent le prix des livres.

Se plaindre en espérant que les clients vont nous prendre en pitié n'est pas une stratégie gagnante en affaires. Il faut innover, se renouveler, se redéfinir si c'est nécessaire. Et c'est vrai qu'on doit donner les moyens aux libraires de se repositionner et de s'adapter au XXIe siècle. Le plus efficace, à mon avis, est une subvention directe. Ce sont d'ailleurs des subventions qui ont permis à Jackie et à Sam d'ouvrir leurs restaurants. 

Par la suite, cependant, le libraire doit trouver des moyens pour séduire ses clients, leur offrir plus que juste des livres parce que ça, Costco, Walmart et Amazon le font très bien et pour moins cher (Même advenant une réglementation, les livres y seront 10% moins chers.). On doit trouver une valeur ajoutée à la librairie, offrir quelque chose que le lecteur ne trouvera pas ailleurs: une expérience. 

Les restos de Jackie et de Sam prouvent que lorsque les gens sentent qu'ils en ont pour leur argent, ils ne rechignent pas à payer plus cher. 

Nous oublions trop souvent qu'un libraire est aussi un commerçant. Même que dans la chaîne du livre, c'est lui qui fait le plus gros pourcentage sur chaque livre vendu. (L'auteur reçoit 10 %, le distributeur 17 %, l'éditeur 33% et le libraire 40 %). Mais pour faire de l'argent, encore doit-il attirer ses clients dans son commerce. Et ça, ça dépend de sa créativité, de sa compréhension de la clientèle et de ses aptitudes en gestion. 

Comme le dit si bien Christine Ferrand, rédactrice en chef de Livres Hebdo, dans le numéro d'octobre de la revue Books, l'«avenir est à ceux qui se décarcassent pour aller au-devant du public, en organisant des rencontres, un coin café, un espace pour les enfants, un restaurant... voire en vendant de surcroît d'autres choses que des livres.»

Et vous, connaissez-vous des librairies dynamiques équipées pour affronter le XXIe siècle?



mardi 13 août 2013

Le défi d'adapter son propre roman au cinéma

Voir son roman adapté sur grand écran, c'est le rêve de tout écrivain. Quand on réalise tout à coup que notre histoire va prendre une autre forme, rejoindre un public différent qui va désormais peut-être s'intéresser à nos livres, on doit se pincer pour y croire. Toute notre vie on s'est dit que ces affaires-là, ça existe juste dans les contes de fées. Ben c'est un conte de fées qui s'est offert à moi il y a quelques mois et dans lequel je suis plongée jusqu'au cou depuis quelques semaines.

Dans mon cas, l'achat des droits cinématographiques par Gaëa Films venait avec une condition: je devais accepter d'écrire le scénario. Si je disais non, l'offre tombait à l'eau. J'ai dit oui. Mais j'avoue que je ne savais pas vraiment dans quoi je mettais les pieds. J'y allais au pif. Mais comme l'a déjà dit Ray Bradburry:

« Si nous n'écoutions que notre intellect, nous n'aurions jamais d'histoires d'amour. Nous n'aurions jamais d'amitiés. Nous ne démarrerions jamais d'entreprises, parce que nous serions cyniques... Eh bien, c'est un non-sens. Il faut tout le temps sauter du haut des falaises et bâtir ses ailes dans la descente. »

J'ai donc sauté dans le vide. Au moment d'écrire ces lignes, je descends encore. Et mes ailes ont commencé à pousser.

Ce n'est pas évident de prendre un roman de 360 pages bien denses pour en faire un scénario de 120 pages bien aérées. Ça implique de sortir l'essentiel du récit, de repérer ce qui, au cinéma, deviendrait une digression. Faut « dégraisser » l'histoire, trouver LE fil conducteur cinématographique là où il y en a trois à l'écrit.

Je comprends les écrivains qui refusent le défi, même quand on leur offre sur un plateau d'argent, même avec la paie substantielle qui accompagne ce genre de travail. Parce que ça demande de l'imagination en titi pour prendre un paragraphe qui se déroule en entier dans la tête d'un personnage et le transformer en actions et en dialogues. Des fois, il faut faire des changements, fusionner des personnages, en laisser d'autres de côté. Il arrive même qu'on doive en créer pour conserver la cohérence du récit.

Si, comme le disait Stephen King, écrire un roman, c'est déterrer le squelette d'une histoire avec un petit pinceau d'archéologue, écrire le scénario d'un film à partir d'un roman implique parfois de changer un os du squelette. Ce qui passe bien dans un roman ne passe pas nécessairement bien à l'écran. Ça crève le cœur, mais c'est comme ça.

Pour ma part, j'ai pris le parti de voir les choses autrement. J'écris ce qui serait une deuxième version de l'histoire de Yukonnaise. Quelque chose de plus concentré, de plus intense aussi.  Et j'ai du fun comme c'est pas permis! Certains jours, je m'amuse tellement que je me dis que c'est moi qui devrais payer Gaëa Films pour avoir le droit de jouer avec mes personnages comme je le fais. Heureusement pour mes finances personnelles, mon agent est contre cette idée et se sert de son droit de veto pour s'opposer à  toute proposition de ce genre.

N'empêche, je sais que je vais décevoir des gens. Je suis obligée de couper dans l'histoire, et il y a nécessairement des lecteurs qui vont être déçus de ne pas retrouver à l'écran TOUT ce qui était dans le livre. Mais pour ce faire, il aurait fallu une minisérie étalée sur deux ans!

Je pense beaucoup ces temps-ci à George R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones. Et je pense aux scénaristes qui ont travaillé à partir des romans. Je leur lève mon chapeau. Parce que même si j'ai beaucoup aimé la première saison à HBO, j'ai été déçue de ne pas retrouver à l'écran tout l'humour, toute la verve et tout le cœur de Tyrion. 

L'expérience que je suis en train d'acquérir en ce moment me prouve que si j'ai tellement aimé Tyrion et si je le connaissais aussi bien, c'est que le roman m'avait permis d'entrer dans sa tête, de penser avec lui et de souffrir avec lui. La lecture m'avait aussi permis d'apprécier les origines de sa bonté. Toutes ces choses sont IMPOSSIBLES à rendre à l'écran. Il aurait fallu une saison complète de la minisérie juste sur Tyrion. Puis une autre sur Jon Snow, puis une autre sur Aria, etc. Ça n'aurait plus eu de fin et nous, en tant que spectateurs, nous nous serions lassés.

J'en arrive à la conclusion qu'il y a des prouesses qu'on ne peut raconter que dans un roman parce qu'un roman, c'est multidimensionnel. Ça s'étire autant qu'on veut, tant qu'on en a besoin. Un film, ça dure deux heures. Mais en deux heures, on peut faire d'autres sortes de prouesses. Comme vous faire chavirer le coeur en vous racontant une bonne histoire et en vous immergeant visuellement et émotivement dans la vie yukonnaise.

J'espère que le film qu'on tournera avec mon scénario vous plaira. Moi, je l'adore!