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lundi 9 mars 2015

Un roman plein de faiblesses et de maladresses, mais... quel roman!


Coincidence, de J.W. Ironmonger  (disponible en français depuis décembre sous le titre Le génie des coïncidences)

Cette semaine, j'ai envie de vous parler d'un roman que j'ai trouvé par accident, acheté par curiosité, lu pour le plaisir. Du pur plaisir, je vous le jure.

Attention, cependant. Il ne s'agit pas ici d'une grande réflexion sur le sort de l'humanité, même si certains passages sont assez durs. Amateurs de Zola s'abstenir.

Attention aussi si vous lisez ce livre et que vous êtes écrivain; vous allez vous arracher les cheveux. L'auteur maîtrise mal les jeux de narrateur, il se substitue même au narrateur, par bouts, pour nous donner un cours d'histoire contemporaine. L'écrivaine en moi a serré les dents à plusieurs reprises parce que, tsé, quand t'es traduit, me semble que t'es censé savoir écrire sur le sens du monde.

Sauf que voilà. On ne lit pas ce roman pour l'écriture de l'écrivain, même si certains passages sont vraiment réussis. On le lit parce que c'est le fun en ta...

Le personnage principal s'appelle Thomas Post, mieux connu comme le Coincidence man. Il est prof au département de philosophie appliquée à l'université College London. (Pour plus de réalisme, Post possède son propre site web que le lecteur peut consulter à loisir. http://thecoincidenceauthority.com/biography-of-dr-thomas-post/)

Le dada de Thomas Post? Démontrer à tous ceux qui veulent bien l'écouter, que ce que nous appelons des coïncidences significatives est toujours le fruit d'un hasard calculable. Bref, c'est le gars le plus terre-à-terre de la planète. Le plus plate, aussi, sûrement.

Arrive tout à coup Azalea, une sorte de bohémienne persuadée que sa vie est dirigée par une série de coïncidences. Ils se rencontrent dans un accident d'escalier roulant à une sortie du métro de Londres.

À partir de là, c'est l'amour fou, mais aussi l'opposition philosophique la plus catégorique. Post la trouve un peu sotte de voir des signes dans les coïncidences. Elle trouve qu'il manque d'ouverture et de vision.

C'est ainsi qu'avec Post, nous remontons avec délice et curiosité le fil de la vie d'Azalea.

Les descriptions sont savoureuses. Tant celles des personnages que celles des lieux qu'on visite comme si on y était. L'auteur possède un fin sens de l'humour, tellement que j'ai ri aux éclats à plusieurs endroits.

Bref, si vous voulez passer un bon moment, si vous êtes capables de mettre en veilleuse votre côté écrivain pour profiter d'une bonne histoire, et si, surtout, vous avez envie de sentir ce qui fait qu'un livre, même bourré de faiblesses et de maladresses, peut devenir un best-seller, gênez-vous pas. 

Il y a une âme dans ce roman, une âme à laquelle le lecteur n'est pas indifférent.

mardi 13 août 2013

Le défi d'adapter son propre roman au cinéma

Voir son roman adapté sur grand écran, c'est le rêve de tout écrivain. Quand on réalise tout à coup que notre histoire va prendre une autre forme, rejoindre un public différent qui va désormais peut-être s'intéresser à nos livres, on doit se pincer pour y croire. Toute notre vie on s'est dit que ces affaires-là, ça existe juste dans les contes de fées. Ben c'est un conte de fées qui s'est offert à moi il y a quelques mois et dans lequel je suis plongée jusqu'au cou depuis quelques semaines.

Dans mon cas, l'achat des droits cinématographiques par Gaëa Films venait avec une condition: je devais accepter d'écrire le scénario. Si je disais non, l'offre tombait à l'eau. J'ai dit oui. Mais j'avoue que je ne savais pas vraiment dans quoi je mettais les pieds. J'y allais au pif. Mais comme l'a déjà dit Ray Bradburry:

« Si nous n'écoutions que notre intellect, nous n'aurions jamais d'histoires d'amour. Nous n'aurions jamais d'amitiés. Nous ne démarrerions jamais d'entreprises, parce que nous serions cyniques... Eh bien, c'est un non-sens. Il faut tout le temps sauter du haut des falaises et bâtir ses ailes dans la descente. »

J'ai donc sauté dans le vide. Au moment d'écrire ces lignes, je descends encore. Et mes ailes ont commencé à pousser.

Ce n'est pas évident de prendre un roman de 360 pages bien denses pour en faire un scénario de 120 pages bien aérées. Ça implique de sortir l'essentiel du récit, de repérer ce qui, au cinéma, deviendrait une digression. Faut « dégraisser » l'histoire, trouver LE fil conducteur cinématographique là où il y en a trois à l'écrit.

Je comprends les écrivains qui refusent le défi, même quand on leur offre sur un plateau d'argent, même avec la paie substantielle qui accompagne ce genre de travail. Parce que ça demande de l'imagination en titi pour prendre un paragraphe qui se déroule en entier dans la tête d'un personnage et le transformer en actions et en dialogues. Des fois, il faut faire des changements, fusionner des personnages, en laisser d'autres de côté. Il arrive même qu'on doive en créer pour conserver la cohérence du récit.

Si, comme le disait Stephen King, écrire un roman, c'est déterrer le squelette d'une histoire avec un petit pinceau d'archéologue, écrire le scénario d'un film à partir d'un roman implique parfois de changer un os du squelette. Ce qui passe bien dans un roman ne passe pas nécessairement bien à l'écran. Ça crève le cœur, mais c'est comme ça.

Pour ma part, j'ai pris le parti de voir les choses autrement. J'écris ce qui serait une deuxième version de l'histoire de Yukonnaise. Quelque chose de plus concentré, de plus intense aussi.  Et j'ai du fun comme c'est pas permis! Certains jours, je m'amuse tellement que je me dis que c'est moi qui devrais payer Gaëa Films pour avoir le droit de jouer avec mes personnages comme je le fais. Heureusement pour mes finances personnelles, mon agent est contre cette idée et se sert de son droit de veto pour s'opposer à  toute proposition de ce genre.

N'empêche, je sais que je vais décevoir des gens. Je suis obligée de couper dans l'histoire, et il y a nécessairement des lecteurs qui vont être déçus de ne pas retrouver à l'écran TOUT ce qui était dans le livre. Mais pour ce faire, il aurait fallu une minisérie étalée sur deux ans!

Je pense beaucoup ces temps-ci à George R. R. Martin, l'auteur de A Game of Thrones. Et je pense aux scénaristes qui ont travaillé à partir des romans. Je leur lève mon chapeau. Parce que même si j'ai beaucoup aimé la première saison à HBO, j'ai été déçue de ne pas retrouver à l'écran tout l'humour, toute la verve et tout le cœur de Tyrion. 

L'expérience que je suis en train d'acquérir en ce moment me prouve que si j'ai tellement aimé Tyrion et si je le connaissais aussi bien, c'est que le roman m'avait permis d'entrer dans sa tête, de penser avec lui et de souffrir avec lui. La lecture m'avait aussi permis d'apprécier les origines de sa bonté. Toutes ces choses sont IMPOSSIBLES à rendre à l'écran. Il aurait fallu une saison complète de la minisérie juste sur Tyrion. Puis une autre sur Jon Snow, puis une autre sur Aria, etc. Ça n'aurait plus eu de fin et nous, en tant que spectateurs, nous nous serions lassés.

J'en arrive à la conclusion qu'il y a des prouesses qu'on ne peut raconter que dans un roman parce qu'un roman, c'est multidimensionnel. Ça s'étire autant qu'on veut, tant qu'on en a besoin. Un film, ça dure deux heures. Mais en deux heures, on peut faire d'autres sortes de prouesses. Comme vous faire chavirer le coeur en vous racontant une bonne histoire et en vous immergeant visuellement et émotivement dans la vie yukonnaise.

J'espère que le film qu'on tournera avec mon scénario vous plaira. Moi, je l'adore!

mardi 4 juin 2013

Le nécessaire voyage

« Si le monde est un livre, ceux qui ne voyagent pas ne lisent qu'une page. »

Chaque fois que je reviens de voyage, je pense à cette citation de Saint Augustin. Et je me demande ce qu'il aurait pensé de nos voyages en avion, moyen de torture moderne appliqué aux masses autant qu'à l'élite (la distinction se trouvant dans le nombre de centimètres entre les sièges et dans le ratio toilette/passagers).

J'aime arriver dans un aéroport et quitter un aéroport. Mais entre le moment où on s'assoit sur son siège et celui où l'appareil s'arrête enfin, au bout de plusieurs heures, il me semble qu'il s'écoule une éternité. Une souffrante éternité qui me fait à me demander dix fois au moins ce que je fais là, pourquoi j'accepte de me confiner à une cabine étouffante avec des centaines de mes semblables. Pour passer le temps, et pour moins souffrir de cette immobilisation forcée, je bois du vin rouge et je lis en jurant qu'on ne m'y reprendra plus. Pourtant, à la fin, quand je reviens chez moi, il ne s'écoule pas deux semaines avant que je recommence à ébaucher le plan d'un prochain voyage.

J'aurai été portée à douter de mon équilibre mental si je n'avais trouvé, dans les biographies d'écrivains que j'admire, une tendance similaire. Quand je voyage, je garde toujours à l'esprit leur vision de la chose :
« En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager. » Robert Louis Stevenson

« Voyager, c'est avant tout se libérer des routines et des préjugés. »  Et « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison. » et encore « Une manière d'être fidèle à ce qu'on est en échappant au confort de la réussite ou de la tranquillité. » Marguerite Yourcenar 

« Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage. Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté! Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont changé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller! Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau. Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter. Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand à la conquête du monde. » Isabelle Eberhardt

Le voyage me semble nécessaire, même si, parce que je voyage, je repousse sans arrêt le moment d'écrire. Qu'écrirai-je si je ne voyage pas? Tous mes romans parlent d'ailleurs où j'explore autant l'extérieur que l'intérieur. Je n'ai pas qu'une vision intellectuelle ou didactique du voyage en ce sens que je ne cherche pas les comparaisons ni les connaissances (ce qui ne gène pas, mais s'avère trop souvent une expérience incomplète). Il s'agit plutôt dans mon cas d'un décrochage, d'une ouverture à la vie, aux hasards, aux sensations, aux sentiments, aux gens. C'est ce que disait aussi, ou à peu près, Marguerite Yourcenar, en ajoutant qu'il s'agissait également d'une ouverture vers le rêve. 

Je rapporte de chaque voyage une multitude d'anecdotes, de personnages, d'impressions et de sentiments nouveaux. Mes carnets sont remplis de paragraphes entiers rédigés sur une place publique ou dans un café, dans un moment d'inspiration intense.

J'ai souvent l'impression que le déséquilibre causé par le voyage, cette perte de repères, de notion du temps, en plus de tous les inconforts inhérents aux déplacements, force l'esprit à vivre dans l'instant présent. Il lui donne accès à une force créatrice nouvelle, comme si le fait de sortir totalement de son quotidien permettait un renouvellement des idées, une meilleure connexion au Grand Inconscient Collectif de Jung, là où se trouvent toutes les histoires, offertes à l'écrivain en éveil, alerte, sensible et fortement inconfortable. Loin de mon bureau, de ma cuisine et de mon lit, les idées jaillissent comme d'une fontaine. Les mots sont justes, évocateurs et il me faut chaque fois les mettre immédiatement par écrit à défaut de quoi ils s'évaporent. Or, en voyage, autant qu'à la maison, mes mots et mes idées, comme les nuages, ont des formes évanescentes, temporaires, furtives. Si je ne les croque pas sur le vif, ils disparaissent, laissant derrière eux d'autres mots souvent moins bons, d'autres images parfois moins claires ou, pire, un écran de ciel bleu… parfois même une page blanche.

Le voyage donc, est à la fois mon antidote et mon stimulant. C'est sans doute un poison aussi, de même qu'un gouffre financier sans fond où pourtant je ne regrette jamais un sou investi. L'expérience ne s'achète pas, elle se vit ou elle ne se vit pas. C'est une question de priorité et, dans mon cas comme dans celui de bien des écrivains, une question d'équilibre, histoire d'avoir accès le plus souvent possible et de la plus passionnante façon à la source de sa propre créativité.