J'avais des scrupules en écrivant ce billet cette semaine parce que je n'y parle pas d'écriture. J'y parle du Monde dans lequel on vit. Puis je me suis dit que si la littérature est une tentative pour traduire notre vision du Monde, parler du Monde lui-même, au fond, revient à parler de la source de l'écriture. Alors voici la question que je me pose ces jours-ci au sujet de la source.
Je l'ai déjà dit sur cette
page, je crois, je suis une fille de Star
Wars. Ce que je n'ai pas dit encore, cependant, c'est que je suis également
une fille de Star Trek. Mais
n'importe quel Star Trek. Je suis une
descendante en ligne directe de Deep
Space 9, avec ses tensions politiques dignes de la fin de la Deuxième Guerre
mondiale, ses problèmes raciaux, ses maquisards sortis tout droit du sud de la
France et l'interférence du religieux dans le politique. Ces questions, donc,
me taraudent depuis ma jeune vingtaine parce que j'ai vécu avec le capitaine
Sisko les dilemmes éthiques imposés par la Directrive
première, que tous les fans connaissent sous le nom de Prime Directive.
Les explications qui suivent
viennent de Wikipédia.
La Directive première (Prime Directive) de Star Trek stipule que la
Fédération des planètes unies n'est pas censée intervenir dans le développement
des autres espèces de l'Univers tant que celles-ci ne sont pas parvenues par
leurs propres moyens à voyager plus vite que la lumière. Et même alors, la
Fédération n'interviendra qu'à la demande expresse des peuples concernés. (Remplacez Fédération par Occident et changez voyager plus vite que la lumière
par égalité homme-femme et vous
verrez tout de suite qu'on ne parle plus de science-fiction.)
La Directive
première est une « directive » dans le sens où elle indique une « direction »
générale, mais son application doit se faire au cas par cas. Ainsi, de nombreux
épisodes de la série tournent autour des problèmes d'application de la
Directive première ou des conséquences de son non-respect (comme la
contamination culturelle, par exemple). Ainsi, faut-il empêcher une catastrophe
naturelle d'anéantir une espèce entière? Faut-il fournir à un peuple le vaccin
qui le sauverait alors qu'une autre espèce émergente vit sur la même planète?
Et comment réagir lorsque la Fédération est impliquée malgré elle? Doit-elle
rester neutre, prendre parti ou tenter de maintenir l'équilibre des forces?
En inventant une telle directive, le créateur de
Star Trek, Gene Roddenberry, plongeait directement dans le cœur du problème humain.
Il abordait ainsi le fameux dilemme qui existe entre ce qu'on juge bon pour une
personne et ce que la personne juge bon pour elle-même. C'est aussi le dilemme
des parents qui veulent ce qu'il y a de mieux pour leurs enfants, qui désirent pour
eux la meilleure carrière et qui oublie de prendre en compte les désirs des
enfants sous prétexte que ceux-ci ne savent pas encore ce qui est bon pour eux.
Pourquoi je vous parle de ça? Parce que, comme le
capitaine Sisko, j'en arrache en ce moment avec les différentes prises de
position dans le dossier de la charte québécoise de la laïcité. Est-ce que l'État
agit d'une manière juste et équitable ou bien intervient-il là où ça ne le
regarde pas? Certains jours, j'ai l'impression que notre passé conflictuel avec
la religion catholique teinte d'amertume les décisions politiques que nous
prenons aujourd'hui. Comme dans le tollé qui a suivi l'histoire de l'interdiction
du turban aux jeunes sikhs par la Fédération de soccer du Québec. Qu'est-ce qui
était le plus dangereux? Le turban ou les longs cheveux qui descendent
jusqu'aux fesses? On ne s'est pas posé longtemps la question.
C'est religieux, on n'en veut pas. Point!!! Rendus là, exigeons donc de tous
les enfants qu'ils se coupent les cheveux s'ils veulent jouer au soccer! (Je
suis cynique, ici, j'espère que vous l'avez compris.)
Ne nous y trompons pas! On
peut se fendre en quatre pour essayer de sortir le religieux de la sphère
publique, mais on ne peut pas sortir le spirituel de l'être humain. Si c'était
le cas, les pays communistes seraient venus à bout de la religion. Or, n'est-ce
pas justement la Russie qui vient de passer une loi anti-gay avec l'aide des
prêtres orthodoxes? Si soixante-quatre ans de communisme n'a pas tué Dieu en
URSS, qui sommes-nous pour penser en venir à bout?
Comprenez-moi bien, je suis
pour l'égalité homme-femme (ÉVIDEMMENT! Je suis féministe jusqu'au bout des
ongles!). Mais je suis aussi pour la liberté de culte parce qu'il s'agit d'une
valeur importante en démocratie. Dans le monde imaginé par Gene Roddenberry, le
major Kira Nerys porte, en plus de l'uniforme de la Fédération, un D'ja pagh,
sorte de boucle d'oreille, signe ostentatoire s'il y en a un. Elle le porte comme
de tout temps les sikhs ont porté le turban à la GRC. C'est chic, c'est propre,
c'est modeste. Et si l'uniforme met l'accent sur ce qui l'unit au groupe, son
D'ja pagh montre ce en quoi elle croit. Point à la ligne. Nous sommes tous des
êtres humains et nous sommes tous égaux. Nous n'avons pas besoin, par-dessus le
marché, d'être tous pareils!
Tout ça pour dire que je ne
comprends pas comment on peut être 100% d'un bord ou 100% de l'autre dans cette
histoire de charte québécoise de la laïcité. Parce que moi, certains matins, je
vois des arguments pour. D'autres matins, des arguments contre. Et je me dis
que si on ne peut pas forcer des femmes à assumer des responsabilités qui les
dépassent, on ne peut pas non plus les laisser à leur sort si elles sont
soumises contre leur gré à un patriarcat archaïque sur notre sol.
Il me semble donc que si ce
qui nous fait grimper sur nos grands chevaux, ce sont les signes qui traduisent
la soumission de la femme à l'homme, c'est sur ce point et ce point uniquement
qu'on devrait légiférer. Et il faudra faire très attention, en légiférant, de
ne pas imposer aux autres notre laïcité (voire notre allergie au religieux et
notre athéisme d'état) comme autrefois on nous a imposé la religion catholique.
Sans quoi, nous ne ferons pas du Québec un monde meilleur, nous en ferons une
dictature de la majorité. Et comme chacun le sait, s'il avait fallu s'en tenir l'opinion
de la majorité, jamais les femmes n'auraient eu le droit de voter.