mardi 22 avril 2014

Du temps pour écrire

Vanitas de Philippe de Champaigne
"La nature est belle, mais souviens-toi que tu es mortel, et que passe le temps"

Il y a deux semaines, le blogue enviedecrire.com publiait deux entrevues où des écrivains donnaient leurs trucs pour écrire un roman par année. Dans la première, Douglas Kennedy affirme: «… j’écris 500 mots tous les jours, six jours sur sept. Au bout d’un an, vous avez un roman. »

Dans l'autre entrevue, Marianne Jaeglé écrit: «Vous n'aurez jamais davantage de temps que ce dont vous disposez aujourd'hui.» Et elle cite l'écrivain américain John Crowley:  « Une page par jour = un livre par an. Deux pages par jour = deux livres par an. Et combien de temps cela prend-il d’écrire une page ? Vingt minutes ? Une heure ? Alors vous voyez : En fait c’est très simple, d’écrire un roman. » 
Après avoir lu ça, je me suis dit qu'il fallait que j'en parle sur le blogue parce que, franchement, cette perception du temps d'écriture ne correspond pas du tout à ma réalité.
J'écris depuis que je suis adolescente. Je me suis toujours vue comme une écrivaine en puissance, mais dans la réalité de la vie rationnelle, j'étais censée devenir ingénieure en électricité. Après six semaines en ingénierie, je me suis poussée… et je suis devenue un prof-de-français-au-secondaire-qui-rêve-d'écrire.
Entre un emploi d'enseignante à temps plein (préparation, cours, correction), l'éducation et l'amour qu'une mère réserve à sa fille (que j'ai eue tout de suite après l'université), l'entretien d'une maison et d'une relation conjugale avec un homme qui ne comprenait pas grand-chose à mon envie d'écrire, mon existence avait l'air d'une promenade en Formule 1 sur l'autoroute 20. Tu viens juste de quitter Québec que t'es déjà rendu à Montréal. Tout allait toujours trop vite. Je m'étais donc fait à l'idée que j'écrirais quand je prendrais ma retraite.
J'avais 28 ans quand un de mes amis a fait un AVC. Il venait d'avoir 60 ans. Il avait été courtier en immobilier et avait pris sa retraite cinq ans plus tôt parce qu'il voulait peindre. Dans le lit d'hôpital où il gisait, il m'a dit: « Si tu veux vraiment écrire, n'attends pas. Tu ne sais jamais ce qui peut t'arriver. Regarde-moi!» Un an plus tard, alors que la rééducation lui permettait enfin de marcher, il faisait un deuxième AVC. Quelques mois après, il se suicidait et me servait la plus sérieuse leçon de ma vie.
Du temps, je n'en avais pas une once, je vous l'ai dit. La job, la p'tite, les devoirs, les bains, la maison, le chum, les amis, le reste de la famille et le trafic dans lequel j'étais coincée matin et soir. Oh, j'avais bien trente minutes ici et là, c'est vrai.  En trente minutes, je pouvais développer un plan et gosser quelques phrases que je mettais bout à bout dans l'espoir que ça donne un paragraphe, puis un texte qui se tient.
Ça ne m'a pas pris longtemps pour réaliser qu'un texte qui se tient n'est pas un roman, qu'il lui manquera toujours une âme, à ce texte, pour qu'il prenne vie. Cette âme, je ne suis arrivée à la toucher que lorsque j'ai compris qu'elle dépendait de la qualité du temps que je consacrais à l'écriture. Du vide, du silence, de la solitude et de la durée de ce vide, de ce silence et de cette solitude. Il fallait donc que je bloque des cases dans mon horaire pour me créer une bulle, pour y entrer, pour écouter ce qui montait du fin fond de moi-même et pour l'entendre avec une telle clarté que ça devenait presque facile à mettre par écrit.
Trente minutes, aujourd'hui (dix-sept ans et quatorze romans plus tard!), c'est le temps qu'il me faut pour faire le vide, pour me soustraire aux préoccupations de la vie quotidienne, pour arrêter de penser.
Bien sûr, il faut écrire tous les jours, mais il faut aussi savoir que tout ce qu'on écrit n'est pas toujours bon. C'est parfois — Souvent! — de la bouette. Mais c'est quand même nécessaire d'écrire tous les jours parce que ça crée une discipline. Et c'est de la discipline et de la routine que vient la facilité à faire le vide et à écouter ce qui monte.
L'expérience m'a appris que si on veut vraiment écrire, il faut faire de l'écriture sa priorité. Il faut se réserver des blocs de deux ou trois heures. Évidemment, cela ne se fait pas sans heurt. Il faut couper ailleurs. Soit dans le travail à l'extérieur (Ce que j'ai fait. 25% moins de paye, mais 25% de plus de temps), soit dans le temps consacré à des activités moins importantes (comme la télé ou internet ou Facebook), soit dans le temps qu'on consacre aux autres.
Il est important cependant d'assumer cette décision avec les conséquences qui en découlent. Sachez que si vous coupez dans le temps consacré aux autres, il y aura des gens frustrés autour de vous. Des relations seront négligées, peut-être même brisées. On utilisera tous les trucs possibles pour vous soustraire à ce temps d'écriture. La colère, la pitié, l'urgence. Si rien ne fonctionne, ces gens concluront que l'écriture est devenue plus importante qu'eux. Ce sera le cas, et ça les blessera. Il faut donc se demander s'il n'y a pas moyen de couper ailleurs.
N'oubliez jamais qu'on ne peut pas tout avoir. À essayer de jongler avec le maximum d'activités et de personnes, vous bâclerez tout (et vous vous taperez peut-être même une dépression). Mais le pire, c'est qu'autour de vous, tout le monde sera frustré et vous, vous écrirez de la bouette.  
Trouvez-vous donc un trou raisonnable, à un endroit où ça ne fait pas trop de mal. Personnellement, avant d'écrire à temps plein, j'écrivais entre 4h et 6h30 le matin, avant d'aller enseigner. Ça impliquait toutefois de me coucher à 21h.

C'est donc un pensez-y-bien.

lundi 17 mars 2014

Les écrivains et le casse-tête des impôts

À plusieurs reprises, dans les dernières semaines, des questions concernant les impôts ont été soulevées par des écrivains via les médias sociaux. Dans la plupart des cas, les auteurs s'interrogeaient sur les dépenses admissibles, les déductions auxquelles ils avaient droit, de même que les revenus qu'ils devaient déclarer. Je vous offre, ce matin, les réponses à ces trois questions:

Les dépenses admissibles
Pour chacune des dépenses énumérées plus bas, vous devez conserver les reçus de caisse, les factures, les relevés et autres documents qui prouvent que vous avez effectué cette dépense. Il peut être aussi utile de faire des photocopies de certains documents puisque certains types de papier comme certaines encres ne résistent pas au temps. N’oubliez pas que Revenu Québec et Revenu Canada peuvent revenir jusqu’à 5 ans en arrière lors d’une vérification; il faut donc que vos preuves «durent» jusque-là!

1- Les dépenses générales :

Cotisations syndicales et professionnelles (Ex : Uneq ou AEQJ)
Salaires et bénéfices marginaux versés
Honoraires professionnels versés
Frais juridiques pour établir un droit ou recouvrer une dette
Frais de comptabilité
Commission à un agent
Droits d’auteurs payés à un tiers
Papeteries et fournitures de bureau
Photocopies     
Timbres, expédition et livraison
Matériel d’artiste
Laboratoire et frais de traitement
Déplacement et transport en commun
Télécommunication (un maximum de 50% du téléphone personnel)
Intérêt sur l’argent emprunté aux fins de l’entreprise
Frais de lancement
Frais de publicité et cadeaux de ses livres
Photographies et curriculum vitae
Assurances de l’équipement
Entretien ou location d’équipement
Achat de livres et périodiques
Frais de voyage pour affaires

N.B. Contrairement à la croyance populaire, les vêtements ne sont pas des dépenses admissibles pour les écrivains à moins que l’on parle de vêtements de scène comme pour Géronimo Stilton ou encore  Nathalie Choquette lorsqu’elle se costume pour promouvoir son livre Mademoiselle Myrtille.

2-Les dépenses qui doivent être réparties sur plusieurs années :
L’achat de certains biens meubles (équipement, meuble, ordinateur) ne peut être admissible que s’il est amorti (étalé) sur plusieurs années. L’auteur doit alors utiliser la méthode de calcul dite «dégressive» pour calculer le montant de la déduction admissible. Qu'est-ce que ça veut dire? Que la portion que vous pouvez déduire sur votre rapport d'impôt sera calculée à un taux fixe sur la valeur non amortie de l’année précédente.
Les taux d’amortissement acceptés par l’impôt sont les suivants :
Mobiliers et agencements          20%
Livres et références                      20%
Outillages et instruments            20%
Automobile                                    30%
Systèmes informatiques               55% *
Logiciels                                          100%

 *Entre 2009 et 2012, les ordinateurs n'avaient pas besoin d'être amortis.

Voici un exemple : Vous achetez du mobilier de bureau d'une valeur de 1000$. Il sera déprécié de 20% par année, soit 200$ pour l’année en cours. L’année suivante, il faudra calculer l’amortissement sur 800$ (1000$ – 200$) toujours au taux de 20%, soit 160$ et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ne reste rien.
L’auteur n’est pas tenu de réclamer la totalité du montant de DPA admissible pour une année.

Si l’auteur utilise un bien en partie pour affaires et en partie pour son usage personnel (par exemple une automobile), la DPA doit être calculée en proportion de chacun des usages.
Il n’est pas nécessaire d’amortir un équipement dont le coût est inférieur à 100$.

3-Frais d’automobile :

Les frais d’automobile sont déductibles au prorata de l’usage commercial par rapport à l’usage personnel. Vous devez donc calculer la proportion (%) de kilométrage faite pour le travail par rapport au kilométrage total effectué dans l’année.  Les dépenses suivantes sont admissibles :

Allocation du coût en capital si vous êtes propriétaires du véhicule (voir point 2)
Location ou frais de financement
Immatriculation, permis de conduire, assurance
Essence et entretien
Frais de stationnement, de péage et de traversiers
Frais de réparations suite à un accident survenu dans le cadre de vos activités professionnelles seulement.

4- Frais de bureau à domicile

L’auteur peut déduire des frais raisonnables d’un bureau à domicile à la condition que celui-ci soit son principal lieu de travail et que la pièce utilisée servent exclusivement à des fins d’entreprises. Ces frais seront une portion (%) de la superficie occupée par le bureau par rapport à l’ensemble du logement. Les frais admissibles sont les suivants :

Allocation du coût en capital (pour les propriétaires)
Coût du loyer ou des intérêts hypothécaires
Impôts fonciers
Assurances
Entretiens et réparations
Électricité et chauffage

Il est à noter que les frais de bureau à domicile ne peuvent pas causer ou augmenter une perte d’entreprise. Par exemple, si après avoir déduit tous vos autres frais, il ne vous reste qu’un profit de 200$, vous ne pourrez pas réclamer plus de 200$ même si vos frais s’élèvent à 500$. Le 300$ de différence peut toutefois être réclamé dans les années suivantes.

Pour le rapport d’impôt provincial, les frais de bureau à domicile doivent être réduits de 50%  sauf pour la partie chauffage et éclairage. Cette dernière partie demeure admissible au prorata de l’usage commercial et personnel.

5- Frais de repas et de divertissements

Les frais de repas et de divertissements sont soumis à la limite de 50% des frais réellement engagés. Ainsi, une facture de 200$ ne donnera droit qu’à une déduction de 100$.

Pour l’impôt québécois, ces frais déductibles à 50% sont aussi plafonnés comme suit :

Si votre chiffres d’affaires est de :        Le plafond est de :
32 500$ et moins                                        2 %
Entre 32 500$ et 52 000$                         650$
52 000$ et plus                                          1.25%


Et maintenant, les revenus qui doivent être déclarés :

Bourses et subventions de toutes provenances*
Per diem et kilométrage payé
Conférences, animations dans les écoles, tables rondes dans les salons du livre, etc.
Droits de prêt public (doit être comptabilisé comme des droits d’auteur)
Copibec (doit être comptabilisé comme des droits d’auteur)
Droits d’auteur              

*Les prix remis aux auteurs par leurs pairs ou par le public n'ont pas à être déclarés comme revenu.                              
Important : Si les droits d’auteur sont toujours imposables en entier au fédéral, il n’en est pas de même au provincial où c’est beaucoup plus compliqué. Au Québec, un artiste qui déclare des revenus de droits d’auteurs peut être admissible à une déduction maximale de 15 000$. Je vous explique :
-Si vos revenus de DROITS D’AUTEURS sont de 15 000$ ou moins, vous n’avez pas à payer d’impôt provincial sur cette portion de vos revenus.
-Si vos revenus de droits d’auteur se situent entre 15 000$ et 30 000$, vous avez droit à la déduction de 15 000$ et vous devrez payer l’impôt provincial sur la différence.
Ex: Pour 27 000$ de revenus de droits d’auteurs, vous devrez payer de l’impôt provincial sur 12 000$ (27 000$ (revenus de droits) - 15 000$ (déduction admissible) = 12 000$)
-Si vos revenus de droits d’auteurs se situent entre 30 000 $ et 60 000 $, vous perdez le droit à la déduction à raison de 0.50$ pour chaque dollar qui excède 30 000$. (Oui, c'est ici que ça devient compliqué!)
Ex : Pour 48 000$ de revenus de droits d’auteurs, vous devrez payer de l’impôt sur 42 000$.
   48 000$ (revenus de droits d’auteurs - 30 000$ (maximum permis avant de perdre la droit à la déduction) = 18 000$
   18 000$ (montant qui excèdent le maximum permis) x 0.50$ = 9 000$
   15 000$ (montant maximum de la déduction pour droits d’auteur)- 9000$ (montant que vous ne pouvez plus déduire) = 6000$ (déduction admissible)
    48 000$ (revenus de départ) - 6000$ (déduction admissible = 42 000$

- Au-delà de 60 000 $ de revenus de droits d’auteur, aucune déduction n’est admise.

Plusieurs organismes et maisons d’édition n’émettent aucun papier de style T-4 pour fins d’impôts. En tant qu’auteurs, vous devez prendre l’habitude de photocopier les chèques reçus ou conserver les talons de ces derniers comme preuve de vos revenus.
J'espère que c'est désormais plus clair pour vous! :)
Source: Guide de l'impôt de l'Uneq, site internet du gouvernement du Québec et site internet du gouvernement du Canada.

lundi 10 mars 2014

Mon ordinateur, les Francos, le NOUS et moi

Je pars pour le Yukon dans quelques jours. Trois semaines d'immersion yukonnaise. Entrevues, camping, mushing, une couple de bières au Pit à Dawson, quelques présentations dans les écoles aussi — faut bien rentabiliser le voyage!

Pour l'occasion, je me suis racheté un mini-portable. Quelque chose de léger et qui ne prend pas de place. Une belle petite bombe que j'ai passé deux jours à configuer. J'y ai mis les logiciels importants, les photos et les plans de mes ateliers au cas où je perdrais ma clé USB. Il est fin prêt, ce beau petit ordi. Depuis une semaine, il monte la garde à côté de la valise que je remplis au compte-gouttes. Puis hier, j'ai décidé qu'il resterait à la maison.

Que s'est-il passé hier pour que je prenne une telle décision? J'ai lu ce texte de Mario Roy sur la recherche de notre identité québécoise.

Ceux qui me connaissent vous le diront — et je ne m'en cache pas —, je ne suis pas séparatiste. Je l'ai déjà été, autrefois, quand je croyais ce qu'on m'avait enseigné à l'école secondaire, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de francophones en dehors du Québec, sauf quelques-uns en Acadie et quelques autres en Louisiane.
Depuis, j'ai voyagé au Canada.

C'est vrai qu'il y a des Anglos détestables. J'en ai rencontré beaucoup. Le pire d'entre eux était un Canadien anglophone d'origine hollandaise à qui j'aurais volontiers payé un billet d'avion aller simple vers les Pays-Bas. Mais la bêtise n'est pas le propre d'une langue, d'une nationalité, d'une origine. Pas besoin d'aller loin pour s'en rendre compte. Juste dans mon quartier, à quelques rues de chez moi, habitent des Québécois détestables à qui je préfère — et de loin! — mes amis anglophones d'Edmonton.

Je me méfie de l'acharnement qu'on met à montrer à quel point l'Autre est différent de nous. Et je déteste le nationalisme, qu'il soit québécois, montréalais, américain, allemand, russe et même quand il se transfigure en religion. Il a, de tout temps, donné naissance aux pires atrocités. Moi, c'est la Terre que j'ai tatouée sur le cœur. Un gros tatoo qui ressemble à ça:



Je suis citoyenne du Monde. Ce qui me touche et ce que j'aime profondément, c'est la survivance des peuples, c'est leur adaptation, leur résilience, leur attachement à vivre leur culture. Et ça, ça dépasse largement une frontière physique décidée à la signature d'un traité.

J'ai rencontré des Francos partout au Canada. Si ça vous tente de savoir comment ils nous perçoivent, je vous recommande le roman de Janis Locas, La maudite québécoise



Au fil de mes voyages, je suis arrivée aux mêmes conclusions que les personnages du roman : la survivance des francophones hors Québec dépend beaucoup du maintient du Québec dans la confédération. Notre poids démographique oblige le fédéral à tenir compte des minorités francophones de toutes les provinces. Il faut être drôlement naïf pour penser que, advenant la séparation, une quelconque entente entre le Québec et le Canada les préserverait de l'assimilation.

Quand ils ont fondé leur association, les différentes communautés francos lui ont donné le nom de Fédération des francophones hors-Québec. Ça veut tout dire! Depuis 1991, ce groupe porte le nom de Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada. C'est moins douloureux, mais l'idée générale demeure: ces gens-là ne sont pas les dead ducks dont parlait René Lévesque. Même si nous travaillons fort à ignorer leur existence, ils sont là, ils se battent pour conserver le droit de parler et de vivre en français.

Pierre-Luc Lafrance, l'écrivain québécois qui dirige maintenant le journal l'Aurore boréale, à Whitehorse, nous a fait part d'une réflexion intéressante dans son éditorial de cette semaine: «Ce que j'ai découvert au Yukon, et que je ne pouvais pas voir au Québec dans un milieu où le français est majoritaire, c'est que le français est plus qu'une langue. C'est une identité. »

Nous ne sommes ni français ni américains. Nous sommes des francophones d'Amérique. Nos ancêtres ont été des conquérants avant d'être eux-mêmes conquis. Nous avons essaimé d'un océan à l'autre et pour peu qu'on fouille, on se trouvera des cousins et des cousines jusqu'en Alberta!

Quel est le lien, vous demandez-vous, entre cette crise de nerfs contre notre obsession de l'identité québécoise et mon nouvel ordinateur? Réponse: la campagne électorale. Et le besoin que j'ai d'apprécier le monde, le vrai monde avec sa vraie vie, au-delà des frontières et loin des entourloupettes des politiciens, peu importe le parti.

Si je veux apprécier le Yukon, le sentir vibrer jusqu'en dedans de moi, me sentir connectée à sa terre et à son peuple, je ne peux pas partir avec une laisse autour du cou. Je ne peux pas m'en aller en traînant sous mon bras un écran qui me ramènera constamment à la politique de la province où je réside, mais dont mon cœur et mon corps seront séparés pendant trois petites semaines.

Je mettrai des photos d'aurores boréales sur Facebook avec mon téléphone, mais ne vous attendez pas à ce que je commente. Je serai loin. Dans tous les sens du terme. Et en bonne citoyenne qui veut garder son droit de chialer, je serai de retour à temps pour voter.

mercredi 5 mars 2014

La persévérance est la principale qualité de l'écrivain (C'est pas juste moi qui le dis)

Le blogue Envie d'écrire publiait lundi un texte super intéressant sur la persévérance comme principale qualité de l'auteur. Au lieu de réinventer la roue, je vous donne le lien. C'est ben intéressant!

http://www.enviedecrire.com/la-perseverance-qualite-principale-de-lauteur-marianne-jaegle/

Bonne lecture!

Ah, oui! La Sorcière vous prépare un billet sur les impôts et l'écrivain. Elle devrait le publier la semaine prochaine ou l'autre. Avis à ceux qui se posent des questions sur le 15 000$ de déduction pour droits d'auteur. C'est pas aussi simple que ça en a l'air.

lundi 24 février 2014

Les fameuses lettres de refus

Cette semaine, pour vous faire rigoler, j'ai décidé de vous raconter comment j'ai vécu à la période des lettres de refus. Parce que je ne vous mentirai pas, tous les écrivains en reçoivent, à un moment ou à un autre.

Pour commencer, voici un petit résumé de «Comment je suis devenue écrivaine». (Pour les contorsions d'ordre financières, consulter le billet où je parle d'argent.) Aussi, je vous ai déjà parlé de la chance dans la carrière d'un écrivain. Je pense que j'en ai eu beaucoup. Mais comme le dit l'adage populaire: Aide-toi  et le ciel t'aidera. La détermination est selon moi la qualité primordiale d'un écrivain.

À la fin des années 1990, dans le cadre des Journées de la culture, j'ai assisté à un atelier baptisé Du manuscrit à l'édition. Trois éditeurs y décrivaient les rouages du milieu du livre. Parmi eux, Jean Pettigrew, des éditions Alire.

Ce que j'ai retenu des propos de M. Pettigrew?

1. Pour que notre manuscrit soit lu, il faut être chanceux, tomber le bon jour dans la bonne pile. Il faut aussi que le lecteur soit de bonne humeur, qu'il n'ait pas de problème de digestion, mettons. (Là-dessus, on n'a aucun contrôle. Je suggère d'allumer des lampions.)

2. Pour savoir jusqu'où s'est rendu le lecteur de la maison d'édition, on n'a qu'à retourner (inverser le haut et le bas) une page toutes les dix pages. Ainsi, quand le lecteur de la maison d'édition arrive à la page 10, mettons, il la met à l'endroit et poursuit sa lecture. Même chose quand il arrive à la page 20, 30, 40, etc. Si le manuscrit est refusé, l'auteur peut demander de ravoir le document. Il peut alors vérifier l'état des pages retournées.

Il s'agit d'un des meilleurs conseils que j'ai reçu dans ma carrière. Et je l'ai mis en application dès que j'ai envoyé Les dames de Beauchêne à une dizaine de maisons d'édition. C'était en 2000. J'envisageais déjà d'écrire une trilogie qui s'appellerait Tourments d'Amérique. (Vous voyez que j'avais déjà beaucoup d'ambition.)

Six mois plus tard, la première lettre de refus est arrivée par courriel.



Je l'ai imprimée et je l'ai rangée. Je n'étais pas découragée. Après tout, il s'agissait d'un seul refus.

La seconde est arrivée par la poste.


Tout n'était pas sombre, dans cette lettre, alors je gardais encore espoir.

Puis il y a eu les autres. Elles avaient l'air de ça:


et de ça:


Ok. Je commençais à souffrir, je l'avoue. Même que j'ai commencé à avoir peur quand je me rendais à la boîte aux lettres.

Dans le lot, il y en a eu une fort polie:


Les Français non plus n'en voulaient pas:



Heureusement pour moi, j'avais suivi le conseil de M. Pettigrew et j'avais retourné une page toutes les dix pages. Quand mes manuscrits sont revenus, j'ai tout de suite vérifié jusqu'où s'était rendu le lecteur.

Réponse: Aucun n'avait passé la page 20.

J'aurais pu laisser tomber. Je suis aujourd'hui convaincue que les artistes qui réussissent se doivent d'avoir la foi. La foi en leur talent et en leur possibilité. Une foi inébranlable, cela va sans dire.

Au lieu de chercher d'autres éditeurs, je me suis remise à l'ouvrage. J'ai posé mon manuscrit sur mon pupitre, j'ai ouvert un document Word vierge et j'ai complètement réécrit mon roman. Ma conclusion était simple:
J'avais travaillé cinq ans sur ce roman. J'étais nécessairement meilleure à la fin qu'au début.Il fallait donc réécrire, c'est-à-dire composer de nouveau chaque phrase, chaque paragraphe, chaque chapitre. Et c'est ce que j'ai fait.

Une fois que j'ai eu fini de tout réécrire, j'ai envoyé cette nouvelle version de mon roman à dix autres éditeurs en utilisant le même procédé que précédemment. À la librairie de mon village, j'avais ramassé le coupon d'inscription au prix Robert-Cliche. Tant qu'à avoir un roman tout prêt, je l'ai soumis là aussi.

Quelques mois plus tard, cette lettre-ci est arrivée:


C'était un refus, mais j'en ai pleuré de joie. L'éditeur avait eu la gentillesse d'inclure le rapport. Je l'ai dévoré.

J'étais tellement encouragée que j'ai sorti une autre histoire de mes cartons. Il s'agissait d'un roman fantastique pour adolescents sur lequel je travaillais depuis l'université. Je l'ai réécrit en tenant compte des commentaires du rapport et je l'ai envoyé à des éditeurs en utilisant encore une fois le truc de M. Pettigrew.

Les premières lettres ressemblaient à celle-ci:


Une chance, je commençais à m'endurcir.

Puis cette lettre est arrivée:



«Malgré ses qualités certaines.» Vous dire combien ces mots mettaient du baume sur mon coeur d'écrivaine en devenir!

C'est à peu près à ce moment-là que j'ai reçu un coup de fil de Jean-Yves Soucy, de chez VLB éditeur. Il voulait savoir si j'avais signé un contrat pour Les dames de Beauchêne parce que mon roman était finaliste au prix Robert-Cliche et que, pour gagner, il ne devait pas avoir été édité ailleurs.

Ce soir-là, j'ai ouvert une bouteille de bulles. La première (mais pas la dernière, vous vous en doutez).

De mai à septembre, j'ai travaillé sur mon roman pour le préparer à l'édition.

Et le 4 novembre 2002, on me remettait le prix Robert-Cliche à la Bibliothèque nationale.

Le 5 novembre, en revenant chez moi, j'ai trouvé cette lettre de refus dans la boîte aux lettres.


En d'autres circonstances, ça aurait été mon coup de grâce. Croyez-moi quand je vous dis que, malgré mon prix Cliche, j'ai sacré pendant deux jours en me répétant que celui qui m'avait écrit cette lettre n'avait pas lu mon roman. J'y faisais explicitement référence à Highlander! Mes personnes allaient même au cinéma voir le film. J'avais établi plein de correspondances. EXPRÈS!!!!!

Écriture approximative. Vocabulaire pris en défaut. Avouez que ça fesse. (Le plus drôle, c'est que dans presque tous les témoignages que j'ai reçus en onze ans de carrière, mes lectrices et mes lecteurs m'ont toujours parlé de mon écriture. Toujours pour me dire combien ils en appréciaient la simplicité, combien ils étaient touchés par ma façon de raconter, de décrire, de faire vivre les événements. Mais à l'époque de la lettre de refus, je l'avoue, j'ai fortement douté de mon talent. Je vous avouerai aussi que j'écris quand même mieux aujourd'hui qu'à l'époque.)

À ma grande surprise, quelques jours après la plus horrible lettre qu'on m'ait envoyée de ma vie, une autre lettre arrivait, datée du 4 novembre, celle-là, donc écrite juste avant que je reçoive mon prix.



On parle du moment roman ici. De la même version du même manuscrit. Deux éditeurs, deux opinions du même texte. Vous dire combien j'étais confuse!!!

La courte échelle s'était aussi montrée intéressée par mon roman, et c'est avec elle que j'ai signé un contrat. L'année suivante, ce roman, rebaptisé Mystique, gagnait un sceau d'argent M. Christie. Il a depuis été réédité chez Soulières éditeur sous son titre original Sur les traces du mystique.

Et Les dames de Beauchêne dans tout ça? Ben, après avoir mérité le prix Robert-Cliche, le roman a été finaliste au Prix de la relève Archambeault.

Quelles conclusions peut-on tirer de mes débuts littéraires? Premièrement, on peut dire que la littérature possède un caractère fortement subjectif. Deuxièmement, on peut être convaincu que pour être écrivain, il faut être tenace. Il faut avoir une détermination à toute épreuve. Il faut être travaillant, ne pas être pressé. Et il faut avoir la foi.

Dans son livre Écriture, mémoire d'un métier, Stephen King décrit comment, lorsqu'arrivaient les lettres de manuscrits refusés, il les empalait sur un clou fiché dans un mur. J'ai préféré les glisser dans un dossier. C'est comme ça que j'ai pu mettre la main dessus pour vous montrer à quel point le chemin vers le succès est semé d'embûches.



lundi 17 février 2014

Du manuscrit à l'édition

Ça fait plusieurs fois qu'on me demande de parler des étapes du manuscrit à l'édition.

Comme mon p'tit nouveau est en plein dans la période de production, j'ai pensé vous énumérer les étapes, photos à l'appui.

Étape 1: Écrivez un roman.

Comme ceci:

Avouez que ça avait de la gueule, dans le temps!


Ou comme ceci:

Je pense à Hemingway quand je vois ça.



Ou encore comme ceci:

Moins romantique que les deux autres versions, mais plus réaliste.



Étapes 2 à 4 (5 à 10 au besoin):  Récrivez le roman au gré de l'inspiration.

C'était mon 14e roman. J'ai écrit quatre versions des 150 premières pages
avant de pouvoir écrire le reste (dont j'ai fait deux autres versions... pas pour le plaisir).

                

Étape 5: Laissez reposer le roman.




Étape 6: Relisez votre roman.

Comme Ewan McGregor ou avec Ewan McGregor... Moi, je ne dirais pas non.


Étape 7: Retravaillez le roman selon votre propre évaluation.




Étape 8: Trouvez le poisson généreux qui servira de premier lecteur honnête et pas complaisant.




Étape 9: Retravaillez votre roman à partir des commentaires de votre premier lecteur.

Je me demande si c'est plus facile de travailler avec une vue comme celle-là...



Étape 10: Envoyez votre roman à votre éditeur (ou à des éditeurs potentiels).



Étape 11: Attendez.

Quand j'ai rien à faire, j'imagine de quoi aurait l'air mon shotgun shack.
Ici, celui de Dylan Thomas, écrivain britannique.


Étape 12: Étudiez les commentaires de la direction littéraire.




Étape 13: Retravaillez votre roman à partir des commentaires de la direction littéraire.




Étape 14: Étudiez les révisions du réviseur.




Étape 15: Retravaillez là ou c'est nécessaire, selon les conseils de votre réviseur.


Étape 16: Quand c'est possible, travaillez de concert avec votre éditeur pour créer la page couverture et trouver le bon titre.




Quand ce n'est pas possible, attendez qu'on vous montre la page couverture et le titre décidés par l'éditeur.




Étape 17: Relisez vos épreuves.




Étape 18: Comparez vos correction avec celles du correcteur d'épreuves. (Cela se fait souvent au téléphone avec un membre de l'équipe de production.) (Si vous êtes chanceux, on vous permettra de lire les dernières épreuves pour vous assurer que les corrections apportées n'ont pas occasionné de problème.)

Étape 19: À ce moment-ci, votre manuscrit s'en va en impression. Vous n'avez plus rien à faire. 


Étape 20: Attendez patiemment l'arrivée de vos exemplaires.

Sur cette photo, on voit la boîte de mon précédent roman.
Celle de mon p'tit nouveau devrait arriver à la fin de mars.

Étape 21: Ouvrez une bouteille de bulles.

C'est pas celle-là que je vais ouvrir,
mais elle lui ressemble pas mal.

Étape 23: Participez autant que possible à la promotion de votre roman.

Étape 24: Ne lisez pas les critiques. (voit mon billet sur le sujet)

Étape 25: Commencez une autre roman parce que, de toute façon, vous ne serez pas payés pour le précédent avant au moins un an. Ah, oui! N'oubliez pas de lire. Et de voyager, si c'est possible. Pour le plaisir et pour l'inspiration.








lundi 10 février 2014

Le roman historique au Québec

Même s'il y a quelques hommes dans le lot, la très grande majorité des auteurs et des lecteurs de romans historiques sont des femmes. Afin d'alléger le texte, j'utiliserai ici le féminin. Sentez-vous quand même inclus, messieurs.
Avertissement : Selon la sorcière, quand la diplomatie est passée, je n'étais pas née. Sans doute. Il me semble quand même qu'on se doit de jeter un regard lucide sur notre monde de temps en temps. Sachez donc à l'avance que, dans le texte qui suit, je dis les choses crûment.
La semaine dernière, je vous parlais d'un article dans La Presse qui dressait le portrait du roman historique au Québec. J'ai trouvé cette lecture rigolote parce que la journaliste découvrait tout juste un phénomène qui dure depuis vingt ans et qui, contrairement à ce qu'elle croit, n'en est pas du tout à son apogée.
Cette semaine, je vous explique pourquoi je pense que, si la tendance se maintient, le roman historique s'en ira sur son déclin. Et je trouve ça plate en titi.
Tout d'abord, rendez-vous dans n'importe quelle librairie et vous constaterez qu'il pleut des romans historiques au Québec. Ça dure depuis cinq ans. Depuis, en fait, que de nouvelles maisons d'édition se sont mises à publier des textes sans direction littéraire. Vous envoyez votre roman, on trouve qu'il a de l'allure, on le fait corriger et on l'imprime. Pas de réécriture, pas de remaniement du récit, pas de vérifications historiques. Qu'est-ce que ça donne? De la littérature destinée au pilon souvent moins d'un an après l'impression.
Il s'agit d'une attitude purement commerciale qui consiste à publier beaucoup et à coût dérisoire des manuscrits d'auteures peu ou pas expérimentées. On se fiche des conséquences puisqu'on en vendra juste assez pour couvrir nos frais. Mais ces conséquences, si elles ne dérangent pas l'éditeur, ont pourtant plusieurs effets néfastes sur le monde du livre.
Premièrement, ça produit des romans décevants. Les lectrices qui s'aperçoivent que le roman qu'elles lisent contient plusieurs erreurs historiques (internet leur fournira toute l'info nécessaire pour vérifier les détails) hésiteront ensuite à acheter un autre roman de cette auteure. L'effet est plus sournois encore chez celles qui ne s'en rendront pas compte parce que le roman véhicule ainsi de fausses informations historiques que les lectrices vont croire vraies.
Deuxièmement, l'auteure n'apprend pas. Ni à mieux écrire, ni à mieux raconter. Son deuxième roman contiendra les mêmes faiblesses que le premier. Idem pour les suivants. Pire, elle sera persuadée qu'elle est une bonne écrivaine parce qu'on la publie, alors qu'elle n'est qu'une machine à produire des textes qu'on va mettre à la poubelle au bout d'un an. Deux ans, si elle est chanceuse.
Si on m'avait dit que je travaillerais autant sur un roman qu'on pilonnerait au bout d'un an, je vous jure que je serais restée dans l'enseignement. Aucun écrivain ne souhaite produire une œuvre aussi éphémère. Je ne vous dis pas qu'on sera tous immortels, mais on espère au moins être lus et disponibles pendant quatre ou cinq ans. Plus, même, si l'œuvre continue d'intéresser les gens. Parce que dans ce cas, le livre est souvent réédité en format poche.
Ce n'est pas que ces auteures de livres jetables ne font pas de recherche (quoique ça arrive). Ce n'est pas non plus que leur récit soit invraisemblable (quoique ça arrive aussi). C'est juste que c'est mal écrit, mal raconté, mal édité finalement. Comme je le dis souvent : l'inspiration est peut-être divine, mais le canal, lui, est faillible. Il faut beaucoup de travail pour mettre convenablement par écrit l'idée de génie qui a jailli un matin au réveil. Croire qu'on peut se passer d'un regard éditorial tient de l'orgueil et/ou de la paresse. Si j'étais une auteure qui commence et que j'avais envie de faire une vraie carrière d'écrivain, je songerais à me trouver un éditeur qui fait du vrai travail éditorial.
Troisièmement, non seulement ces romans de mauvaise qualité ont peu d'espérance de vie, mais en plus, ils nuisent à l'ensemble de la production de romans historiques québécois. Comment distinguer justement les bons romans des mauvais? Les auteures qui font de la recherche des autres qui écrivent n'importe quoi ou qui arrangent l'Histoire au gré de leurs fantaisies? Comme on dit, chat échaudé craint l'eau froide.  La lectrice hésite. Et je la comprends!
Nous avons au Québec de bonnes maisons d'édition de romans historiques. Nous avons aussi de bonnes auteures à la plume soignée, qui épluchent les essais des historiens dans le but d'écrire le moins de niaiseries possible. Je ne dis pas qu'elles ne font jamais d'erreurs, mais ces auteures sérieuses vont chercher longtemps pour vérifier les détails de leur récit. Et si elles ne trouvent pas de réponse, elles sont bien capables de changer leur histoire pour éviter l'écueil plutôt que d'être prises en défaut.
Dans leur étude intitulée Du bon sauvage au beau sauvage, Un roman d'amour politically correct[1],  Julia Bettinotti et Chantal Savoie sont arrivées à la conclusion que ce qu'on appelle aux États-Unis l'Indian Romance «suit une des conventions ou un des contrats de lecture les plus stricts de la littérature de grande consommation. » Pour avoir écrit sept romans historiques moi-même et pour avoir longuement discuté avec mes lectrices au fil des ans, je peux vous assurer que cette conclusion s'applique également au roman historique québécois. Disons plutôt qu'elle s'appliquait. Jusqu'à il y a cinq ans.
Le déferlement de romans historiques dans les librairies et les grandes surfaces du Québec cause aussi un problème mathématique. Parce que si le nombre d'auteures a explosé depuis cinq ans, le lectorat, lui, est resté à peu près stable. Cela veut dire qu'on doit séparer la tarte en plusieurs morceaux. En beaucoup de morceaux. Beaucoup plus qu'au début des années 2000. Ça fait donc des pointes de tarte plus petites. Ça veut dire des revenus moins élevés pour chacune des auteures.
Tout le monde est touché. De la machine à produire des textes destinés au pilon jusqu'à l'auteure chevronnée, en passant par la nouvelle auteure qui a fait un travail remarquable et qui est publiée chez un éditeur qui a fait, lui aussi, un travail remarquable.
Certains pensent que cette baisse de revenus s'explique parce que les lectrices veulent juste lire du roman historique qui se passe au Québec. Je ne le crois pas. Les Québécoises ont lu en masse Jeanne Bourin et Maryse Rouy avec leurs histoires médiévales, Régines Desforges et ses romans de la Deuxième Guerre mondiale. Elles ont lu en grand nombre Diana Gabaldon qui parlait du 18e siècle en Écosse. Vrai qu'on aime lire sur notre propre histoire et que, pendant longtemps, on n'avait rien à se mettre sous la dent. Mais il ne faut pas se fier à ce qu'on voit dans les journaux. Les journalistes qui écrivent sur les romans populaires (historiques ou pas) n'en lisent pas.
Un bon roman, c'est un bon roman. Et le fait que les revenus des auteures de romans historiques diminuent n'a rien à voir avec la période ou le lieu de l'action. La faute en revient à cette production incontrôlée où le bon grain est mêlé à l'ivraie.
Comme le dit l'adage yukonnais:  Quand les journaux se mettent à parler du filon, il est déjà trop tard pour se prendre un claim. Quand c'est rendu qu'on étudie le phénomène du roman historique à l'université, c'est qu'il est trop tard pour en écrire.
Mes conseils aux auteurs en devenir :
1.     N'écrivez pas pour suivre la mode parce que quand votre roman sera prêt pour publication, la mode sera passée. (À moins que vous souhaitiez être publiés dans une de ces maisons d'édition productrices de livres jetables.) Suivez votre instinct. Écrivez ce que vous aimez lire, ce que vous avez profondément envie d'écrire. Faites preuve d'imagination. Pensez à Stephenie Meyer qui, s'installant dans le vide laissé par Anne Rice, a réinventé le roman de vampires. On peut aimer ou non la série Twilight, mais on est obligé de se montrer humble devant un tel succès.
2.     Si on publie votre texte sans vous demander de réécrire, de resserrer, de développer, si on ne relève pas d'incohérence, si on trouve vos personnages impeccables, si on vous dit que votre texte s'en va tout de suite en correction et qu'il sortira dans un délai très court (moins de six mois), posez-vous des questions. Voulez-vous vraiment une carrière de machine à écrire des romans destinés au pilon ou voulez-vous voir vos œuvres durer?
Un bon roman, c'est un livre écrit avec le cœur et retravaillé jusqu'à ce que l'auteure elle-même en ait la nausée. Un bon roman, ce n'est pas un roman à la mode.
Et pour ce qui est de l'argent, c'est comme en restauration. Ceux qui ont les reins solides vont pouvoir attendre que l'invasion finisse… si elle finit.



[1] Ce texte se retrouve dans le recueil Les hauts et les bas de l'univers western, publié chez Triptyque en 1997) Voici les deux places où j'ai trouvé ce livre de référence pour vous :