jeudi 28 mars 2013

L’écrivain de série «grand public», une réalité semblable et différente à la fois.

  Ce billet est un complément à celui de la doyenne, publié la semaine dernière, où il était question de la situation économique des écrivains à temps plein. Ce qui veut dire que je parlerai uniquement de ce que ça peut changer, aux niveaux des revenus, d’avoir écrit une série au lieu de plusieurs livres «uniques». C’est vrai que j’aurais pu ajouter mon grain de sel à même le billet précédent, mais je me suis dit qu’il était déjà assez long comme ça! ;)

  À mon humble avis, l’écriture d’une série est une arme à double tranchant. Autant ce choix d’écriture peut-être bénéfique à long terme pour l'auteur, autant il peut être catastrophique. Pourquoi? Parce que l’histoire s’échelonne sur plusieurs tomes et, donc, sur plusieurs années. Deux facteurs entrent ainsi en jeu, soit l’histoire en elle-même et le temps qui s'écoule entre la publication du premier et du dernier tome. Sachez que ces deux facteurs s'influencent mutuellement. 

  Qui dit série, dit long récit où reviennent, tomes après tomes, le même univers et les mêmes personnages. Plusieurs possibilités s’offrent alors aux lecteurs, avec autant de conséquences différentes sur les revenus de l’écrivain.

  La première possibilité est le rêve de l’écrivain : Dès le premier tome, le lecteur est conquis et achète, jusqu’au dernier, chacun des tomes qui suivent. Pendant tout ce temps (3 à 5 ans le plus souvent), ce lecteur propage la bonne nouvelle autour de lui, faisant connaître la série à ses amis, qui, eux, font de même. Plus le temps avance, plus les ventes sont intéressantes puisque ceux qui découvrent la série plus tard achètent souvent non seulement le premier tome, mais aussi tous ceux sortis depuis. C’est ce qui fait qu’un tome 2, par exemple, peut connaître de meilleures ventes à sa deuxième et troisième année sur les tablettes. Ce lecteur est celui qui a l’influence la plus  bénéfique sur les revenus parce que, non seulement il achète, mais en plus, il fait vendre. Dans son cas, le bouche à oreille est le meilleur ami de l’écrivain. 

  La deuxième possibilité : Le lecteur a aimé les premiers tomes, mais, lassé de l’histoire pour diverses raisons au troisième, au cinquième ou au dixième tome, il n’achète pas la suite. L’abandon d’une série au milieu de sa lecture se produit plus souvent qu’on le pense. Dans cette situation, l’écrivain aura bénéficié de l’effet «série» pendant une durée limitée. Ici, le bouche à oreille oscille entre nuisible et bénéfique puisque si certains se laissent convaincre de ne pas se lancer dans cette lecture qui a finalement déçu, d’autres voudront se faire leur propre idée.

  La troisième possibilité: Le lecteur aime le premier tome, mais pas au point de se procurer les autres; il préfère les emprunter, quitte à devoir attendre un certain temps avant de pouvoir les lire. De toute façon, il faut bien, ensuite, attendre le tome suivant alors quelques mois de plus ou de moins… Ce lecteur-là, souvent, achète le dernier tome dès sa sortie, justement parce qu’il a hâte de connaître la fin et que, cette fois-ci, il ne veut pas attendre. Plusieurs écrivains de série vous diront que le premier et le dernier tome sont les deux meilleurs vendeurs de la série.

  Et enfin, la quatrième possibilité, et la moins intéressante pour l’écrivain : le lecteur qui, dès le premier tome, n’aime pas. C’est ce lecteur qui a l’influence la plus néfaste sur les revenus puisque c’est un lecteur qui n’achètera rien de cet écrivain  pendant plusieurs années. C’est dans cette catégorie, je pense, que se situe la plus grande différence entre l’écrivain de livres uniques et celui de série puisque le premier a, à chaque nouvelle parution, une chance supplémentaire d’être apprécié du lecteur qui n’a pas été conquis par ses oeuvres précédentes. Il propose une histoire différente, de nouveaux personnages, un univers renouvelé, alors que l’écrivain de série revient avec la même base. Inutile de vous dire que, dans le cas du lecteur qui déteste, le bouche à oreille n’est pas souhaitable… ;)

  Si ce qui précède concerne les lecteurs, il y a aussi deux autres facteurs qui influencent les revenus différemment pour un écrivain de série par rapport à un écrivain de livre unique. Il s'agit de la disponibilité en librairie et de la vente de droits.

  La disponibilité : Si les premiers tomes ne se vendent pas suffisamment au goût des libraires, ces derniers prendront vite l’habitude, au sortir d’un nouveau tome, de ne commander que le nouveau justement. Or, n’importe quel écrivain de série vous dira qu’il est très important d’avoir toujours, en compagnie du p’tit dernier, au moins le premier de la série. Je ne connais pas grand monde qui commence une série qu’il ne connaît pas par le tome 3 ou le 6. Pour découvrir, ça prend le premier absolument. Un livre unique, quant à lui, n’a pas besoin des autres livres d’un même auteur pour qu’on s’intéresse à lui. Toutefois, ici aussi l’inconvénient peut-être un avantage. Quand une série se vend bien, elle sera disponible dans son intégralité à chaque nouvelle parution, permettant des ventes doubles, triples, voire quadruple.

  La vente de droit : Les avantages monétaires sont aussi appréciables lorsque l’éditeur arrive à vendre les droits à l’étranger ou à Québec Loisirs, par exemple. Dans les deux cas, c’est la série en entier qui sera achetée, pas juste le premier tome. Il s'agit d'une promesse de revenus à long terme, ici aussi, tant que la série entière est disponible, évidemment.

jeudi 21 mars 2013

L'écrivain et l'argent (Deuxième partie)

La situation économique des écrivains à temps plein.

La vie des écrivains s'est un peu améliorée depuis 2003 alors qu'une étude de l'Observatoire de la culture et des communications du Québec (voir l'étude ici) annonçait que seulement 9 % des écrivains comptaient sur leurs droits d'auteur comme principale source de revenus. 

En 2008, comme le montre en page 3 le rapport suivant l'Observatoire de la culture et des communications du Québec (voir la deuxième étude ici ), 13 % des écrivains tous genres confondus gagnaient plus de 20 000 $ en droits d'auteur par année. Ce qui veut dire environ 200 personnes. De ceux-là, seuls 2 % gagnaient plus de 60 000 $ en droits d'auteurs. 2 %, c'est 30 personnes. TRENTE. Et je parierais n'importe quoi que la situation ne s'est pas améliorée depuis 2008 parce que les ventes de livres ont baissé partout dans le monde avec l'arrivée de Facebook et compagnie. 

Est-ce que ça veut dire que c'est irréaliste de vouloir gagner sa vie avec ses livres? Pas du tout. Ça demande juste beaucoup de discipline, de détermination en plus d'un certain goût pour une vie minimaliste, histoire d'avoir du temps. Avec beaucoup de chance (La chance sera l'objet d'un billet ultérieur), et à force de travail,  d'années de patience et de publications, certains auteurs finissent par passer le cap du salaire décent. On peut dire qu'ils gagnent leur vie avec leur plume… à condition de ne pas tout dépenser d'un coup quand arrive un gros chèque. Et à condition de continuer à écrire, évidemment.

Mais attention! Il ne faut pas trop publier non plus. Si vous sortez deux livres la même année, vous ne ferez pas deux fois plus d'argent. Il y a trois raisons à cela: 

1. Les règles du marché :
Nul besoin d'avoir la bosse des affaires pour comprendre comment ça marche dans le milieu du livre au Québec (et sans doute ailleurs dans le monde aussi). Il suffit de tremper dedans assez longtemps et d'observer autour de soi. La première chose qui saute aux yeux, c'est que les médias ne parlent de vous qu'une fois par année. Sortez un deuxième livre, vous passez dans le beurre. Et il n'y a pas que les médias qui vont se montrer peu ou pas du tout intéressés. Les libraires aussi. Ce n'est pas parce que vous avez sorti deux livres cette année qu'ils vous donneront deux fois plus de visibilité en librairie. Surtout s'ils trouvent que votre premier livre ne s'est pas vendu assez à leur goût. Dans ces conditions, si votre livre n'a pas eu le temps de rejoindre son lectorat avant la sortie du deuxième, vous venez de vous tirer dans le pied.

Une de mes anciennes attachées de presse disait qu'un livre doit vivre sa vie avant qu'arrive son petit frère. Vivre sa vie, ça veut dire se montrer devant le monde pendant une tournée de promotion, faire sa vedette dans les salons du livre pendant une année et cela, tout seul comme un grand, de manière à avoir le maximum de visibilité possible. Comme ça, quand arrive son petit frère, l'année suivante, le chemin est déjà ouvert. Et le petit frère, à son tour, peut vivre pleinement sa première année de vie lui aussi.


2. Le fonctionnement de notre système d'imposition :
Demandez à n'importe quel auteur d'expérience, il vous confirmera que le livre n'est payant que pendant sa première année de vie publique (Attention, ce n'est pas toujours le cas des romans de série. Voir billet ultérieur.) En dehors de sa première année, le livre rapporte des grenailles. Il est donc sage de faire de la planification fiscale. C'est quoi, la planification fiscale? Je vous donne un exemple. Imaginez que vous avez deux livres prêts pour publication la même année. (Parce que vous êtes productif, mettons, ou parce que vous aviez un des deux dans vos cartons.) Je vous comprends d'avoir hâte de les voir tous les deux côte à côte dans une vitrine. Mais il faut savoir que si on publie deux livres dans la même année, il faudra payer des impôts sur les redevances des deux livres pendant la même année fiscale. Passé un certain niveau de redevances, ça peut être grandement pénalisant. Imaginez que, pour différentes raisons (dont une possible maladie ou un accident ou une panne d'imagination ou même un problème chez votre éditeur), vous ne publiez pas du tout l'année suivante. Vous allez alors frapper un noeud la troisième année puisque vous ne recevrez pas de redevances. Pauvre comme Job, obligé de vous chercher une job, vous vous direz alors: «J'aurais donc dû prendre mon gaz égal et étaler mes revenus!»


3.Une pression déraisonnable :
Quand on publie et qu'on a du succès, on crée une demande. Publier à un rythme très serré crée une demande plus exigeante que publier à un rythme qui correspond à votre équilibre psychologique. Nous ne sommes pas des machines! L'imagination, ça vient pendant un bout. Et si on en abuse, il arrive que ça ne vienne plus du tout. Pendant un moment, en tout cas. En plus, on risque non seulement d'avoir une épicondylite (tennis elbow), mais à trop écrire, on peut aussi se brûler psychologiquement. Sans parler du stress qui nous tourmente parce qu'on se dit qu'il FAUT écrire. On devient esclave de sa plume, et, dans ces conditions, il n'y a plus de plaisir à créer. On a l'impression de toujours travailler et de passer à côté de notre vie. On revient au point de départ, finalement, comme si on avait une job à temps plein qui nous empêchait de faire ce qu'on a vraiment envie de faire dans la vie. 


Tout ça pour dire que la ligne est mince entre écrire assez et publier trop. C'est à chacun de juger si, en tant qu'artiste, il veut brûler comme un feu de paille ou durer comme une braise rougeoyante.


La semaine prochaine: Les écrivains de série, une réalité semblable et différente à la fois.

mardi 12 mars 2013

L'écrivain et l'argent ( Première partie)


Je vais vous parler cette semaine de l'écrivain et de sa relation trouble avec l'argent. Ma vision ne plaira probablement pas à tout le monde. Je vous dirai donc, en partant, qu'il s'agit d'une opinion basée sur ma propre expérience et sur des observations personnelles. Prenez ce qui vous convient. Laissez le reste pour ceux à qui ça conviendra. 

J'ai grandi avec l'idée que c'était impossible de gagner ma vie comme écrivain. C'est pour ça que je devais devenir ingénieure. Puis ma vraie nature a pris le dessus. C'était en 1988. J'avais abandonné l'ingénierie faute d'intérêt. En racontant mon désarroi à l'orienteur de l'université, j'ai admis du bout des lèvres que j'avais toujours voulu être écrivaine. Sa réponse : « Deviens prof. » Comme je ne suis pas obstineuse, je suis devenue prof. Et pendant mes sept premières années d'enseignement, je n'ai pas écrit une ligne. Ce n'est pas que l'orienteur m'avait mal « orientée », mais il ne m'avait pas dit que le jeune enseignant qui commence a de la broue dans le toupet pendant des années et que l'été, quand arrivent enfin les vacances, il est brûlé. Il ne m'avait pas dit non plus — sans doute parce qu'il ne le savait pas — que quand on travaille à temps plein, on n'a pas le temps de réfléchir. Encore moins d'écrire. Et quand on a une jeune famille, c'est tout juste si on a le temps de lire.

Dans son magnifique ouvrage Écrire, mémoire d'un métier, Stephen King donne ce conseil à ceux qui veulent devenir écrivains : « Don't quit your day job! ». En québécois, ça veut dire: « Lâchez pas votre job parce que vous allez crever de faim. »  Je me souviens que j'avais trouvé à l'époque que Stephen King avait bien du bon sens. Sauf que sa philosophie ne réglait pas mon problème. Je voulais écrire, mais j'avais un emploi qui, bien que payant, m'accaparait. J'avais une petite fille, une maison, un chum. Je manquais de temps, comme tout le monde que je connaissais.

Je me dis aujourd'hui que Stephen King n'avait pas tout à fait tort, mais il n'avait pas tout à fait raison non plus. Comment écrire si on n'a pas le temps pour penser en paix? La solution que j'ai trouvée à l'époque, ç'avait été de travailler à temps partiel. Je perdais un quart de mon salaire, mais je gagnais de l'espace mental pour oublier ma vie quotidienne et me plonger dans l'univers que j'essayais de créer.

Bien sûr, ça ne s'est pas fait sans heurts. Il a fallu couper dans le gras : réduire la facture d'épicerie, acheter moins de vêtements, aller moins souvent au restaurant, ne plus faire de voyages. Mais ça ne me dérangeait pas du tout. J'étais gagnante sur tellement d'autres plans!

Après cinq ans de ce régime, je publiais mon premier roman.

Quand le reportage Écrire: pour le meilleur et pour le pire est passé à Enjeux, en 2003 (Oui, oui, j'ai déjà eu la télé!), ça faisait un an que j'étais publiée. Une phrase de Marie Laberge m'avait bouleversée tellement elle traduisait ce que j'avais ressenti en recevant mon premier chèque de redevances. La version écrite du reportage résume ainsi ses paroles : « Faire de l'argent lorsqu'on est un artiste, c'est pouvoir faire une autre œuvre après. » Je me rappelle plutôt l'exclamation dans sa voix. Du genre : « L'écrivain qui reçoit un chèque de droits d'auteur pour un livre ne se dit pas : Yé! Je vais pouvoir m'acheter telle chose ou telle chose. Il se dit : Yé! Je vais pouvoir en écrire un autre! » 

C'était exactement comme ça que je me sentais. J'avais reçu mon chèque pour Les dames de Beauchêne tome 1 et ce montant, ajouté la ma bourse du Prix Cliche, allait me permettre de prendre une année sabbatique pour écrire Les dames de Beauchêne tome 2. Mais pour y arriver, il fallait encore couper dans le gras. J'ai lu La simplicité volontaire, de Serge Mongeau. Ce livre m'a permis d'identifier où il restait du gras à couper — parce que je vous rappelle que c'était la deuxième fois que je réduisais les dépenses. Cette fois, ce fut le tour du câble et de tout achat non essentiel à la survie de ma famille. Mais La simplicité volontaire m'a surtout montré comment me réapproprier ma vie afin de ne pas être étranglée à la fin de chaque mois par les comptes à payer : il fallait que je rembourse toutes mes dettes. C'est fou comme je suis devenue riche quand je n'ai plus eu de dette! Chaque cenne qui arrivait dans mon compte en banque m'appartenait. Quel luxe! C'est à ce moment-là que j'ai réalisé à quel point j'étais libre.

Pourquoi je vous raconte ça? Parce que dans le monde d'aujourd'hui, il est difficile de ne pas vouloir le beurre, l'argent du beurre et le cul de la fermière. Le crédit est tellement facile! Mais l'artiste, comme n'importe qui d'autre, doit faire des choix. Ou bien on possède plein de choses, une belle voiture, une belle maison dans un beau quartier, on mène un gros train de vie et on suit la mode. Ou bien on écrit en acceptant les incertitudes de la vie d'écrivain. Si on veut tout, et qu'on exige d'avoir tout, on se leurre. On vit sur du temps emprunté, on pellette nos problèmes par en avant. Et on finit par angoisser parce qu'on sait que la réalité finira par nous rattraper. On ne se sent pas libre du tout, c'est bien là le pire de l'affaire.

Ma conclusion, c'est que pour être heureux comme artiste, il faut consacrer toutes nos énergies à notre art. Cela signifie accepter la simplicité comme faisant partie de la vie et non comme une situation à éviter. Travailler à temps partiel pour écrire (ou écrire à temps plein), c'est faire le saut de l'ange. Il s'agit d'un acte de foi. Comme le disait Ray Bradbury : «Si nous n'écoutions que notre intellect, nous n'aurions jamais d'histoires d'amour. Nous n'aurions jamais d'amitiés. Nous ne démarrerions jamais d'entreprises, parce que nous serions cyniques... Eh bien, c'est un non-sens. Il faut tout le temps sauter du haut des falaises et bâtir ses ailes dans la descente. »

J'ai vu ce vidéo sur le rôle de l'argent dans la vie il y a quelque temps. (Le vidéo est en anglais, mais sous-titré en français.) J'y ai trouvé l'écho de mes propres réflexions, alors je le partage avec vous. 

Et ce matin, je suis tombée sur cette lettre de départ. Un gars qui a décidé de lâcher sa job de jour pour réaliser ses rêves. Encore une fois, excusez l'anglais, mais je l'ai trouvé inspirant.

(La semaine prochaine: La situation économique des romanciers qui écrivent à temps plein.)

jeudi 7 mars 2013

Le droit de ne pas terminer la lecture d'un bouquin


P’tit billet de blog tout simple cette semaine parce que je suis curieuse.

 J’ai lu beaucoup en février, même si ça ne paraît pas vraiment dans la liste des mes lectures. Le problème, c’est que je n’y mets que les titres des livres que je lis en entier. Or, dans le dernier mois, j’ai abandonné en cours de lecture deux séries B.D., de même que la bagatelle de cinq romans. Il y a à peine cinq ou six ans, jamais je n’aurais osé ne pas terminer un livre. Je me disais que je devais donner une chance à l’écrivain de me convaincre et que ça s’améliorait en cours de route, que le début laborieux se transformerait en une intrigue extraordinaire ou une histoire d’amour qui me laisserait un impérissable souvenir. Avec l’expérience, je me suis rendu compte qu’il arrivait trop rarement que mon obstination en vaille la peine. De souvenir impérissable, je n’avais souvent que celui qui me faisait hésiter à tenter de nouveau ma chance avec un auteur qui m’avait déçue une première fois. Et puis, depuis que je reçois fréquemment des critiques de mes livres, je me dis que je préfère encore ne pas finir un bouquin que d’en garder un souvenir qui ressemble à ça… ;)

Daniel Pennac disait que ça faisait partie du droit du lecteur que de ne pas finir un livre. Pourtant, pour avoir posé la question autour de moi, nombreux sont ceux qui me disent qu’ils n’osent toujours pas le faire, pour tout plein de raisons. Et vous, avez-vous le courage de refermer définitivement, au beau milieu de votre lecture, un bouquin qui ne vous satisfait pas?

Mot de la doyenne: À la défense de la sorcière, je me dois de préciser un détail. J'achète tous les livres que je lis. Et ceux que je suis incapable de finir, je les mets dans un boîte que j'envoie chez la sorcière. Faut pas se surprendre si elle ne finit pas tout ce qu'elle lit. Une partie de ses livres sont mes rejets.  

jeudi 28 février 2013

Parler du travail de l'écrivain ou l'art de prêcher dans le désert


Je ne suis pas abonnée aux journaux, mais mon voisin l'est. Il y a quelque temps, il a décidé que ses journaux n'avaient pas fini leur vie simplement parce qu'il les avait lus. Il a donc rallongé sa promenade quotidienne pour venir déposer dans ma boîte aux lettres La Tribune et le Journal de Montréal. 

C'est ainsi qu'au début de février, je suis tombée sur une chronique de Jean Barbe qui était passée sous mon radar internet (et pour cause, l'article n'est disponible en ligne qu'aux abonnés). Toujours est-il que M. Barbe avait intitulé son texte L'éloge du travail et faisait un lien entre le livre de Malcolm Gladwell, Outliers, the story of success et celui de Michel Vézina sur l'écriture, Attraper un dindon sauvage au lasso.


Ce qui m'a frappée, dans le texte de Jean Barbe, c'est le fait qu'il dise, noir sur blanc, que l'écriture demande du travail. Je me suis presque étouffée en lisant ça. L'écriture demande du travail, vraiment? Ne riez pas, mais quand je vais dans un salon du livre, il se trouve toujours au moins une personne pour me demander des conseils d'écriture. Je réponds toujours la même chose : Lisez, lisez, lisez, réfléchissez, réfléchissez, réfléchissez, écrivez et réécrivez, réécrivez et réécrivez. La réplique que j'obtiens est immanquablement la même : J'ai pas le temps de faire ça. Je veux juste écrire.


La vérité, c'est que le travail de l'écrivain consiste moins à écrire qu'à lire, à réfléchir et à réécrire. La partie écriture, c'est celle qui prend le moins de temps. Mais on n'est pas écrivain parce qu'on écrit. Malcolm Gladwell (celui dont parlait Jean Barbe) a élaboré la théorie des dix mille heures. Après des années de recherches, Gladwell est arrivé à la conclusion que ceux qui réussissent dans un domaine travaillent beaucoup. Environ dix mille (10 000) heures de travail et de pratique avant de goûter au succès. DIX MILLE. À six heures par jour, mettons, tous les jours de l'année sans exception, ça donne presque cinq ans. Cinq ans d'écriture à temps plein pour produire enfin un roman réussi, c'est pas rien!


Pourtant, l'écrivain en herbe continue de penser qu'écrire c'est facile et que ça se fait vite. Je vais vous donner un exemple qui m'a bouleversée récemment. À ce temps-ci de l'année, je donne des conférences dans les écoles secondaires. La semaine dernière, dans une classe de jeunes de 15 ans, plusieurs élèves m'ont dit rêver de devenir écrivains. Je leur ai dit la même chose qu'aux autres. Écrire, c'est lire, lire, lire, réfléchir, réfléchir, réfléchi, écrire, réécrire, réécrire et réécrire. À la fin de la période, quelques-uns sont venus jaser avec moi. Leur première question : « Si mon texte est prêt et que je veux le faire publier, je fais comment? » Quinze ans, et déjà, ils sont pressés!

Le pire, c'est qu'ils ne sont pas les seuls! Il y a plein de jeunes écrivains (et je ne parle pas d'âge, ici, mais d'expérience) qui écrivent d'une traite pour passer au suivant au plus vite. Quand j'entends l'un d'eux me dire qu'il vient de finir son roman et qu'il l'envoie dès demain à un éditeur, je lui demande : Tu l'as laissé reposer combien de temps? On me répond la même chose que lorsque je parle de lire, de réfléchir et de réécrire : Pas le temps.


J'en suis rendue à me demander dans quelle course se trouvent donc tous ces gens.

Dans son livre Écriture, mémoire d'un métier Stephen King explique que quand il a terminé un roman, il le laisse reposer deux mois avant de le relire pour le retravailler. Stephen King! On ne parle pas d'un deux de pique, ici. Pensez-y! Même Stephen King laisse reposer son roman afin de le reprendre pour le retravailler au max AVANT de l'envoyer à son éditeur. Je vous entends me dire : Pourquoi perdre tout ce temps? La réponse est simple : pour faire une bonne job. Parce que l'auteur qui relit un texte fraîchement écrit ne voit pas ce qui est écrit, mais plutôt ce qui se trouve encore dans sa tête. Ce qu'il faut, c'est prendre de la distance par rapport à son texte de manière à pouvoir lire ce qui se trouve vraiment sur le papier. On peut ainsi apporter toutes les corrections nécessaires afin de s'assurer que le roman qui sera publié reflète vraiment ce qu'on voulait écrire et non ce que le réviseur et/ou le correcteur de notre éditeur pense que l'on voulait écrire. N'importe quel écrivain sérieux vous le dira : jamais un texte ne traduit la pensée de l'auteur du premier coup. Ou si ça se produit, c'est que l'auteur est un Mozart de l'écriture. À en croire ce qu'on me dit dans les salons du livre, dans les écoles et sur Facebook, ils sont nombreux au Québec à se prendre pour Mozart…


L'agent littéraire américain Donald Maass a écrit un livre pour conseiller les jeunes écrivains. Ça s'intitule The Fire in Fiction. Comme on le sait, aux États-Unis, l'auteur n'envoie pas son manuscrit à un éditeur. Il lui faut en premier lieu se trouver un agent qui, lui, contactera les éditeurs pour défendre les manuscrits auxquels il croit. Donald Maass, donc, est arrivé à la conclusion qu'il existe deux types d'écrivains: les storytellers et les status seekers. En français, on dirait qu'il y a ceux qui écrivent de bonnes histoires et il y a ceux qui recherchent la gloire.

Voilà peut-être pourquoi certains sont pressés et d'autres pas.

mardi 19 février 2013

Parce que je ne suis pas la seule à ne pas comprendre...


Je sais, je sais, je suis en retard d’une semaine. À qui la faute? À moi, bien sûr, mais un peu à la vie aussi! Elle est parfois un peu plus mouvementée que prévu, plus occupée aussi… Mais ce n’est pas uniquement pour ça que je n’ai pas publié alors que c’était à mon tour, il y a aussi une question de censure et de réflexion derrière tout ça. Non pas une censure dans le genre de celle dont vous faisait part la doyenne il y a quelques semaines, mais une censure différente, dans le sens de : Et si j’étais mieux de garder le silence…

J’ai beaucoup hésité avant de publier ce billet, pour plusieurs raisons, mais surtout parce que la personne dont il est question est avant tout un ami et que je ne voulais pas faire de «publicité» à un fait divers qui n’a pas été beaucoup médiatisé jusqu’à maintenant. Sauf qu’en discutant avec certaines personnes autour de moi, dont la doyenne, je me suis rendu compte que nous étions plusieurs à avoir les mêmes interrogations, les mêmes réflexions et que nous arrivions à la même conclusion, alors voici…

Au cours de la semaine dernière, un auteur jeunesse a été accusé de crimes à caractères sexuels en lien avec deux ados. Je ne commenterai pas ces accusations. Par contre, j’ai été surprise d’apprendre que son éditeur était en réflexion à savoir s’il publierait le dernier manuscrit reçu de l’auteur alors que la sortie était déjà prévue pour la fin du printemps. Tout comme j’ai été étonnée de lire que son travail de scénariste sur un projet d’adaptation d’un roman d’un autre auteur était aussi mis sur la glace et ne lui serait plus «accessible» s’il était reconnu coupable. Que l’on mette un terme à son contrat comme enseignant dans une école secondaire, soit. Qu’il lui soit «notamment interdit d’occuper, de chercher ou d’accepter un emploi ou un poste qui le placeraient dans une relation de confiance avec toute personne de moins de 18 ans» - pour reprendre les termes du tribunal – ok. Mais, à ma connaissance, quand la personne travaille chez elle, que ce soit sur un scénario ou un manuscrit, je ne vois pas en quoi elle contrevient à ces restrictions. Et si l’auteur n’entre pas en contact avec son lectorat d’individu à individu – lors d’un salon du livre par exemple-, je ne vois pas où est le problème non plus en publiant le texte. Je ne crois pas qu’il ait quoi que ce soit dans un contrat d’édition qui stipule que la vie privée d’un individu ait un quelconque rapport avec l’édition de ses écrits de FICTION. Même si c’est de la littérature jeunesse et que le délit présumé concerne des jeunes. Tant que ce n’est pas de ça dont il est question dans le récit, on ne doit pas mélanger les pommes et les oranges. Il y a quelque chose de dérangeant dans le fait que l’on associe les actes présumés et l’œuvre de l’auteur. Est-ce que ça veut dire qu’il faut retirer des tablettes tout ce qu’il a produit depuis nombre d’années?

La deuxième chose qui m’agace là-dedans, c’est que je me demande ce que la personne est censée faire en attendant sa prochaine comparution, l’enquête et tout le reste. S’assoir chez elle et se tourner les pouces en se morfondant? Surtout quand on sait combien le système de justice est vite au Québec. Sous prétexte qu’elle POURRAIT être coupable –je rappelle ici la présomption d’innocence qui prévaut dans notre province-, cette personne n’a plus la possibilité de travailler dans son domaine même si son travail respecte les conditions du tribunal? Elle doit faire quoi alors? Se recycler au lieu de faire profiter notre culture de son savoir et de ses capacités? Se laisser crever de faim en attendant une absolution ou une condamnation?  Je rappelle au passage qu'un cas semblable concernant un autre auteur jeunesse est toujours pendant au Québec, plus de deux ans après la mise en accusation. Et que son éditeur a continué de publier ses livres.

Et vous, vous en pensez quoi? 

lundi 4 février 2013

Lire ou ne pas lire les critiques, telle est la question


La semaine dernière, une écrivaine a causé tout un esclandre en laissant un commentaire sur le blogue où on avait critiqué son roman. (Elle en a rajouté depuis.) Comme il ne s'agissait pas de mon roman, j'ai d'abord lu les échanges avec détachement. Puis, comme la dispute avait lieu sur un blogue que j'aime suivre et que l'auteure en question est une amie, j'ai fini par me sentir concernée. Et ça m'a confortée dans la résolution que j'ai prise il y a quelques années de ne jamais lire les critiques de mes livres.

Comprenez-moi bien. J'aime les fleurs autant que tout le monde (pas les vraies, j'y suis allergique.) Mais les fleurs, comme le pot, peuvent avoir un effet négatif, voire catastrophique, sur l'écrivain en création.


Commençons par l'évidence : la critique négative. La critique négative provoque deux réactions chez l'écrivain. En premier lieu, elle le met en colère. L'écrivain accuse alors le critique de ne pas avoir compris son roman. Voyez-vous, quand il écrit, ce sont ses tripes que l'écrivain met sur la table. Et quand on critique son oeuvre, ce sont ses tripes qui réagissent, pas son cerveau. Vient ensuite un effet imprévisible : l'écrivain se met à douter. Du coup, il n'écrit plus, de peur de décevoir un futur lecteur. Le nouveau projet est mis sur la glace le temps que l'écrivain retrouve sa confiance en lui.

La critique mitigée a à peu près le même effet que la critique négative en ce sens que l'auteur ne voit que les mots qui condamnent son roman. Il est incapable de voir les compliments quand on les enrobe de défauts. Il réagit donc aussi négativement que si on avait démoli son livre.


Mais là où les effets de la critique sont le plus pervers à mon avis, c'est lorsqu'il s'agit d'une critique positive. Quel bonheur de voir son livre encensé! On s'excite, on se vante, on fait lire le texte à tous ceux qui passent la porte. Et après, on s'installe à l'ordinateur et… plus rien ne vient. Doucement, la peur de décevoir en écrivant quelque chose qui sera moins bon que le roman encensé s'est immiscée dans l'esprit de l'écrivain et lui fige les doigts sur le clavier.


Finalement, les seules critiques dont l'écrivain doit tenir compte sont celles de son éditeur, de son directeur littéraire et de son premier lecteur. Tout le reste n'est que bla-bla bon pour l'ego dans le meilleur des cas, mais destructeur pour l'écriture en tant qu'acte de création.


L'idéal, c'est d'avoir une personne fiable à portée de la main. On lui imprime les critiques et on lui demande de les lire. Si cette personne juge qu'un texte est flatteur, on colle le lien sur Facebook sans plus y penser. Et surtout, on ne perd jamais de vue que la lecture dépend en grande partie de l'état d'esprit dans lequel on est quand on lit. En ce sens, la lecture est un acte subjectif. Comme l'écriture d'ailleurs.