mercredi 26 juin 2013

Comment ne pas terminer son roman

Avertissement: Ce texte contient des «spoilers». Si vous avez l'intention de plonger dans Train de nuit pour Lisbonne, ne lisez pas ce qui suit. Un lecteur averti en vaut deux.


C'est par hasard que ma tante de Suisse m'a donné Train de nuit pour Lisbonne le jour où je suis revenue de Berne. Elle ne savait pas que l'histoire commençait justement à Berne. La coïncidence m'a intriguée. J'ai plongé dans le roman le soir même et je l'ai dévoré. Sur 510 pages, ce fut 509 pages de vrai bonbon. Puis je suis arrivée à la fin… et j'ai dû me retenir pour ne pas lancer le livre dans le bac de récupération.

Je vous explique.

D'abord l'auteur : Pascal Mercier, prof de philo à Berlin. Son roman a été écrit en allemand puis traduit en français.

Le roman : Voici un résumé pris sur Evene : 

Une femme penchée sur le parapet d'un pont, un soir à Berne, sous une pluie battante. Le livre, découvert par hasard, d'un poète portugais, Amadeu de Prado. Ces deux rencontres bouleversent la vie du sage et très érudit professeur Raimond Gregorius. Au milieu d'un cours de latin, soudain il se lève et s'en va. Il prend le premier train de nuit pour Lisbonne, tournant le dos à son existence anti-poétique et sans savoir ce que vont lui révéler la beauté étrangère de Lisbonne et le livre d'Amadeu. Fasciné par les profondeurs que ce texte lui ouvre sur l'amour, l'amitié, le courage et la mort, il veut savoir qui était Amadeu de Prado : un médecin de génie, poète, militant engagé dans la Résistance contre la dictature de Salazar - un maître à penser, un explorateur de la vie à la manière des anciens navigateurs portugais qui découvrirent le Nouveau Monde. L'enquête menée par Gregorius l'entraîne dans une ronde de personnages fortement dessinés qui ont connu Amadeu. Leurs témoignages convergent vers cet homme et cernent en même temps, comme par une série de cercles concentriques, la personnalité de Gregorius.

À part le fait que cette histoire commence le matin quand Gregorius se rend à l'école, le reste du résumé est assez juste. Le roman est lent, mais il s'agit de l'histoire d'un prof de latin, de grec et d'hébreux qui découvre la vie d'un Portugais de Lisbonne en lisant un livre écrit par celui-ci et en écoutant ses proches parler de lui. On aborde le sens de sa vie et la raison derrière nos choix. C'est intéressant, philosophique, mais... Aussi bien vous le dire tout de suite, il n'y a pas d'action dans ce livre. Tout l'intérêt réside dans la découverte de ce Portugais par un Suisse prof de langues anciennes. J'aime ce genre d'histoire alors on s'est très bien entendu, ce roman-là et moi. D'autant plus que l'intrigue se pimente à partir de la page 200. Gregorius commence à avoir des vertiges, exactement comme le Portugais sur qui il enquête. Ses étourdissements lui causent presque un accident d'auto. Il s'évanouit ici et là, mais continue son enquête. On s'inquiète avec lui de sa santé. On pense à une tumeur, à un anévrisme (comme c'est arrivé au Portugais, justement). Puis…

Puis... Voici les trois dernières lignes du roman, juste pour vous donner une idée : « Devant la clinique, Gregorius se retourna et fit un signe de la main. Puis il entra. Quand la porte se ferma derrière lui, la pluie commençait à tomber. »

Oui, oui. Vous avez bien lu. Pendant 200 pages, l'auteur module son intrigue au gré des vertiges et des évanouissements, et, à la fin, le personnage pousse la porte de la clinique où il va consulter un médecin. De quel mal souffre-t-il? On ne le saura jamais. C'était pourtant le fil conducteur de l'intrigue des deux cents dernières pages! DEUX CENTS. C'est pas rien.

J'étais tellement insultée d'avoir été menée en bateau que j'ai jeté le livre sur la table du salon et j'ai dit à mon chum : «Chose certaine, c'est le premier ET dernier roman de Pascal Mercier que je lis. Il y a des limites à rire du lecteur.»

Je vais vous dire, j'ai l'impression d'avoir été dirigée de fausse piste en fausse piste. Et, pire, j'ai la sensation que l'auteur ne savait pas comment finir son histoire, alors il a coupé ça court. Il a enfreint le contrat tacite qui existe entre l'auteur et le lecteur. Vous savez, le contrat qui stipule que le lecteur fait confiance à l'auteur qui, lui, promet de mener son histoire de la manière la plus vraisemblable et intéressante possible pour arrivée à une fin cohérente. Qui lui promet aussi des réponses à presque toutes les questions laissées en suspens dans le récit. Oui, c'est de ce contrat-là que je parle. Et c'est ce contrat-là qui n'a pas été respecté. Unilatéralement.

Chers écrivains en herbe, pensez à votre lectorat quand vous écrivez. Et pensez au contrat qui vous lie tous les deux. À moins que vous vouliez qu'on ne vous lise qu'une fois.


mardi 18 juin 2013

Le sexe dans le roman 1Q84

Note : Il ne faudrait surtout pas penser que, parce que je m'apprête à me payer la tête de Haruki Murikami, je n'aime pas son roman. En fait, j'adore. 1Q84, c'est palpitant, bien mené et original. Mais Diable que l'auteur est dans le champ quand il s'agit du sexe! Mieux vaut en rire… avant d'en pleurer. (Ah, oui! Ce billet est un peu long parce que je tenais à vous mettre les extraits.)

Mieux vaut en rire…

Voici quelques extraits qui me portent à croire que l'auteur, tout artiste qu'il est, est un homme qui n'a pas réussi à se mettre dans la peau d'une femme. Du moins lorsqu'il est question de sexe.

Ici, Aomamé se souvient du corps d'une amie :
Elle se rappelait encore aujourd'hui, avec une netteté plutôt étrange, les mamelons ovales de Tamaki, sa légère toison pubienne, les jolies rondeurs de ses fesses, la forme de son clitoris. 

 Oui, oui! Elle se souvient, quinze ans plus tard, de la forme du clitoris de cette copine d'école avec qui elle a couché quand elle était ado.

Ici, Aomamé se regarde dans le miroir.
 Un ventre tout à fait plat, des muscles d'athlète. Une dissymétrie peu satisfaisante dans les seins, une toison pubienne qui évoquait un terrain de foot mal entretenu. 

J'aurais pu trouver la chose acceptable si l'auteur n'était pas revenu à la charge un peu plus loin.
Chaque jour, nue devant son miroir, elle se soumettait à un examen minutieux. Non pour s'admirer, bien au contraire. Ses seins n'étaient pas assez volumineux. Dissymétriques, en outre. Sa toison pubienne ressemblait à un champ piétiné par un bataillon d'infanterie après un défilé. 

J'aimerais rencontrer la femme qui songe aussi souvent à son pubis.

Mes deux scènes préférées, maintenant.

Ici, Aomamé est prise d'une brûlante envie de faire l'amour. Elle prend le métro et observe l'homme qui s'est assis en face.
Aomamé serait volontiers allée quelque part avec cet homme. Ils auraient fait l'amour violemment. Elle s'imaginait agripper son pénis durci. Elle le serrerait très fort, au point de bloquer la circulation du sang. Et, de l'autre main, elle lui masserait doucement les testicules. Elle en avait comme des démangeaisons dans les mains, posées sur ses genoux. Ses doigts s’ouvraient ou se refermaient à son insu. Elle respirait plus vite, ses épaules montaient et redescendaient. Elle se léchait lentement les lèvres du bout de la langue. 

Pis elle est descendue du métro sans rien faire, la tarte! Moi, je suis restée à rire un bon cinq minutes, le livre ouvert sur mes genoux. Quand une fille a envie de faire l'amour, je ne pense pas que son fantasme principal soit de cet ordre… Mais peut-être que je me trompe…

Et le bonbon :

Ici, Tengo  vient de recevoir chez lui sa petite amie plus âgée.
Ce jour-là aussi, elle portait de la lingerie noire. Elle lui avait fait une fellation consciencieuse. Ensuite, elle s'était régalée de la dureté de son pénis et de la douceur de ses testicules. Tengo pouvait voir ses seins emprisonnés dans son soutien-gorge en dentelle noire qui montaient et descendaient au rythme des mouvements de sa bouche. Afin d'éviter de jouir trop vite, il ferma les yeux et pensa au Ghiliak. 

Bon. Si le personnage était épais, on se dirait qu'il manque d'expérience. Il est persuadé que la fille a du plaisir, qu'elle jouit de lui faire une fellation. Il a 30 ans, joual vert! Ce n'est pas la première femme qu'il met dans son lit. Écrit comme c'est écrit, on se convainc très vite que c'est l'auteur qui pense que la femme veut que la fellation dure longtemps longtemps, longtemps. Chose certaine, ça ne donne pas envie de coucher avec lui parce que, comme l'a dit Jocelyne Robert sur son blogue, la femme ne possède pas de clitoris dans la gorge.

Ce qui m'agace (mdr), c'est qu'on dirait que le plaisir des personnages féminins se prend à travers celui des personnages masculins. Sont donc ben fines les Japonaises! Plus dévouée que ça, tu meurs!

Bon. Fini de rire. Les larmes — ou la colère — maintenant.

Ce passage-ci m'a fait dresser les cheveux sur la tête. S'il s'était s'agit d'un événement unique dans le livre, je veux dire, s'il n'y avait pas eu les incohérences dans les scènes de sexe, je serais arrivée à la conclusion qu'il s'agissait d'un problème de communication d'ordre culturel. Haruki Murakami est un Asiatique (Japon). Je suis une Occidentale (Canada). Il n'existe peut-être pas plus différent au monde. Mais voilà. Si on tient compte des scènes de sexe ridicules, une seule conclusion s'impose : l'auteur n'a pas de talent pour se mettre dans la peau d'une femme.

Voici la scène en question. Attachez votre tuque avec de la broche, c'est heavy.

Mise en situation : Aomamé est invitée chez une cliente, une dame très âgée, qui a recueilli une fillette de 10 ans traumatisée.
Celle-ci (la dame) expliqua sur un ton presque détaché : “Il y a des traces de viol évidentes. Et cet acte a été répété. L'appareil génital externe et le vagin ont été gravement atteints, ainsi que l'utérus. Dans ses parties intimes non encore complètement formées s'est introduit un sexe d'homme adulte. La zone où s'implantent les ovules en a été fortement endommagée. Le médecin a estimé qu'elle ne pourrait jamais être enceinte. 

Et plus loin :
Ce n'est pas tout, poursuivit calmement la vieille femme. Même si par miracle son utérus retrouvait ses fonctions, plus tard, elle ne voudrait sans doute avoir de relations sexuelles avec personne. Parce que, avec des lésions aussi considérables, la pénétration lui causera obligatoirement d'affreuses douleurs, qui se répéteront chaque fois. Le souvenir de cette souffrance ne s'effacera pas facilement. Vous comprenez, n'est-ce pas, ce que je veux dire… 
 Autrement dit, la zone où ses ovules, déjà prêts en elle, auraient dû s'implanter, a été endommagée. Cette fillette est… » La veille femme jeta un bref regard du côté de Tsubasa (la fillette), puis elle continua : « … d'ores et déjà stérile. 

À aucun moment les femmes qui se trouvent en présence de l'enfant violée ne parlent de l'horreur du viol — du viol à répétition, dois-je le préciser. Jamais on ne fait référence au traumatisme. Aucune de deux adultes ne s'imagine à la place de l'enfant, ne pense à la peur des hommes qui l'habitera le reste de ses jours, à la douleur qui l'habite encore puisqu'elle vient d'être soustraite à son agresseur. C'est pas compliqué, le drame le plus important, à leurs yeux, c'est que la petite fille est stérile. Non, mais pensez-y. C'est affreux! Bien plus affreux que ce qu'elle a subi. (Je suis sarcastique, ici, j'espère que vous aviez compris.)

Le pire, c'est que j'adore 1Q84 sous tous les autres aspects. C'est un très bon roman. Mais disons qu'on pourrait le soumettre au concours des pires scènes de sexe en littérature. (Bad Sex in Fiction Award) Il gagnerait probablement.

Il y a quand même des jours où  je me dis que s'il s'agit sûrement d'une différence culturelle. Ces jours-là, je suis bien contente d'être québécoise.

Comme je n'ai pas encore fini de lire la série (Il y a trois tomes), je continue chaque soir de lire un passage de ce genre à mon chum. Et chaque soir il me dit la même chose : « Un auteur ne devrait pas être aussi sûr de lui quand il parle de quelque chose qu'il ne connaît pas. » Je suis bien d'accord. 

mardi 4 juin 2013

Le nécessaire voyage

« Si le monde est un livre, ceux qui ne voyagent pas ne lisent qu'une page. »

Chaque fois que je reviens de voyage, je pense à cette citation de Saint Augustin. Et je me demande ce qu'il aurait pensé de nos voyages en avion, moyen de torture moderne appliqué aux masses autant qu'à l'élite (la distinction se trouvant dans le nombre de centimètres entre les sièges et dans le ratio toilette/passagers).

J'aime arriver dans un aéroport et quitter un aéroport. Mais entre le moment où on s'assoit sur son siège et celui où l'appareil s'arrête enfin, au bout de plusieurs heures, il me semble qu'il s'écoule une éternité. Une souffrante éternité qui me fait à me demander dix fois au moins ce que je fais là, pourquoi j'accepte de me confiner à une cabine étouffante avec des centaines de mes semblables. Pour passer le temps, et pour moins souffrir de cette immobilisation forcée, je bois du vin rouge et je lis en jurant qu'on ne m'y reprendra plus. Pourtant, à la fin, quand je reviens chez moi, il ne s'écoule pas deux semaines avant que je recommence à ébaucher le plan d'un prochain voyage.

J'aurai été portée à douter de mon équilibre mental si je n'avais trouvé, dans les biographies d'écrivains que j'admire, une tendance similaire. Quand je voyage, je garde toujours à l'esprit leur vision de la chose :
« En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager. » Robert Louis Stevenson

« Voyager, c'est avant tout se libérer des routines et des préjugés. »  Et « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison. » et encore « Une manière d'être fidèle à ce qu'on est en échappant au confort de la réussite ou de la tranquillité. » Marguerite Yourcenar 

« Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage. Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté! Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont changé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller! Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau. Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter. Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand à la conquête du monde. » Isabelle Eberhardt

Le voyage me semble nécessaire, même si, parce que je voyage, je repousse sans arrêt le moment d'écrire. Qu'écrirai-je si je ne voyage pas? Tous mes romans parlent d'ailleurs où j'explore autant l'extérieur que l'intérieur. Je n'ai pas qu'une vision intellectuelle ou didactique du voyage en ce sens que je ne cherche pas les comparaisons ni les connaissances (ce qui ne gène pas, mais s'avère trop souvent une expérience incomplète). Il s'agit plutôt dans mon cas d'un décrochage, d'une ouverture à la vie, aux hasards, aux sensations, aux sentiments, aux gens. C'est ce que disait aussi, ou à peu près, Marguerite Yourcenar, en ajoutant qu'il s'agissait également d'une ouverture vers le rêve. 

Je rapporte de chaque voyage une multitude d'anecdotes, de personnages, d'impressions et de sentiments nouveaux. Mes carnets sont remplis de paragraphes entiers rédigés sur une place publique ou dans un café, dans un moment d'inspiration intense.

J'ai souvent l'impression que le déséquilibre causé par le voyage, cette perte de repères, de notion du temps, en plus de tous les inconforts inhérents aux déplacements, force l'esprit à vivre dans l'instant présent. Il lui donne accès à une force créatrice nouvelle, comme si le fait de sortir totalement de son quotidien permettait un renouvellement des idées, une meilleure connexion au Grand Inconscient Collectif de Jung, là où se trouvent toutes les histoires, offertes à l'écrivain en éveil, alerte, sensible et fortement inconfortable. Loin de mon bureau, de ma cuisine et de mon lit, les idées jaillissent comme d'une fontaine. Les mots sont justes, évocateurs et il me faut chaque fois les mettre immédiatement par écrit à défaut de quoi ils s'évaporent. Or, en voyage, autant qu'à la maison, mes mots et mes idées, comme les nuages, ont des formes évanescentes, temporaires, furtives. Si je ne les croque pas sur le vif, ils disparaissent, laissant derrière eux d'autres mots souvent moins bons, d'autres images parfois moins claires ou, pire, un écran de ciel bleu… parfois même une page blanche.

Le voyage donc, est à la fois mon antidote et mon stimulant. C'est sans doute un poison aussi, de même qu'un gouffre financier sans fond où pourtant je ne regrette jamais un sou investi. L'expérience ne s'achète pas, elle se vit ou elle ne se vit pas. C'est une question de priorité et, dans mon cas comme dans celui de bien des écrivains, une question d'équilibre, histoire d'avoir accès le plus souvent possible et de la plus passionnante façon à la source de sa propre créativité.

mardi 21 mai 2013

Quand un projet sort des sentiers battus…


Depuis la fin de la série Filles de Lune, il ne se passe pas une semaine sans qu’on me demande si je reviendrai à Naïla et Alix un jour, si j’écrirai une suite à leur histoire. Plusieurs aimeraient savoir ce qui c’est passé «après», ce qu’il est advenu de la Terre des Anciens. Invariablement, je réponds que ce n’est pas dans mes projets immédiats, mais que je n’ai pas tiré un trait final sur cet univers, que j’avais surtout besoin d’une pause pour me consacrer à autre chose.  Quand on vit avec des personnages aussi longtemps que j’ai vécu avec ceux de Filles de Lune, on finit par avoir besoin de vacances… ;) Je m’étais toutefois promis que si j’avais une occasion spéciale ou que si un projet qui me tentait vraiment se présentait en rapport avec la série, je ne dirais pas non. La vie m’a prise au mot…

Pour ceux qui me suivaient du temps où je bloguais ici, vous vous souvenez peut-être que j’ai eu la chance d’assister, en novembre 2011, à la lecture publique d’une adaptation théâtrale du premier tome de FdeL. J’avais littéralement adoré l’expérience! Et trouvé dommage qu’il n’y ait que trois représentations, dans la région de Montréal uniquement. En début de semaine dernière, Isabelle Lavoie, à qui je dois ladite adaptation, m’a contacté pour me faire part d’un nouveau projet qui permettrait à la série de vivre encore un moment, de la faire connaître davantage, mais aussi d’éventuellement offrir de nouvelles représentations à plus grande échelle. Après quelques explications et une bonne heure de discussion, nous nous sommes mises d’accord sur les grandes lignes, mais surtout sur ma part un peu particulière du travail. Et c’est là que je me suis aperçue qu’il serait pas mal plus simple pour moi de demander l’avis des fans de la série que d’essayer de travailler en solitaire.

Au fil des ans, j’ai reçu de nombreux messages, surtout par courriel, me demandant pourquoi je n’avais pas donné plus de détails sur tel ou tel événement secondaire, pourquoi je n’avais pas développé davantage certains aspects de l’histoire, pourquoi je n’avais pas approfondi le passé d’un personnage en particulier. J’ai conservé quelques-uns de ces messages, mais vous comprendrez que la majorité n’est plus dans mes archives depuis un moment. Et c’est de ça que j’ai besoin comme base de travail : ce que les lecteurs et lectrices auraient aimé savoir et que je n’ai jamais raconté dans l’un des tomes de la série. Des exemples? Quelle est l’histoire de Zevin et de  Mélécis? Qu’est-ce que Naïla a fait avec les fioles remises par Wandéline lors de leur première rencontre? Comment Andréa et Kaïn se sont rencontrés? Ceci n’est qu’un échantillon, je suis certaine que ce n’est pas le choix qui manque!

Envoyez-moi vos demandes à fillesdelune@live.ca. Avec un peu de chance, je devrais pouvoir me pencher là-dessus dès le début de l’été… 

mardi 7 mai 2013

Petit livre pratique pour comprendre le milieu de l'édition


Tout d'abord, je tiens à dire que je ne connais pas personnellement l'auteure de l'ouvrage dont je vais parler ici. Dominique Girard est agente littéraire. Je l'ai rencontrée par hasard sur Facebook parce qu'une amie m'a dit que Dominique et moi avions des idées semblables en ce qui concerne le métier d'écrivain. Je lui ai fait une demande d'amitié pour voir de quoi elle parlait sur sa page. Conclusion : Elle et moi tenons bel et bien des propos du même genre. C'est pour ça que j'ai lu son livre.

Le petit guide de l'édition (Tout ce que les aspirants auteurs devraient savoir.) a été publié à compte d'auteur par l'agence littéraire Trait d'union, l'agence de Dominique. Il s'agit principalement pour elle d'un outil de travail qu'elle conseille à ses clients. J'ajouterais que c'est un fichu de bon outil à mettre entre les mains des aspirants écrivains et de ceux qui viennent de publier. Pourquoi? Parce qu'on y traite de ces petits écueils qui parsèment le chemin de celui ou celle qui veut publier un livre. Dominique y aborde le métier par toutes les portes possibles : l'importance d'un mentor d'écriture (qui n'est pas un ami ni un membre de notre famille), comment cibler les maisons d'édition ( histoire d'éviter les refus évidents), comment un éditeur fait-il la sélection des manuscrits à publier, etc.

Ensuite, Dominique dresse la liste des étapes qui mènent à la publication du roman. Tout y est, là aussi. De l'acceptation du manuscrit au paiement des redevances en passant par la négociation du contrat, les limites qu'occasionnent certaines clauses, la révision, la correction d'épreuves, la promotion (ou l'absence de promotion) du livre papier et j'en passe.  Une section est consacrée à l'édition à compte d'auteur et une dernière à un melting-pot de sujets en lien avec l'écriture : Copibec, DPP, routine, associations d'auteurs, etc.

Le texte est bien organisé, facile à lire et efficace. Moi qui suis une lectrice lente, j'ai passé au travers en une soirée. Et la première idée qui m'est venue en refermant le livre, c'était : « J'aurais aimé avoir lu ça il y a dix ans! » Ça m'aurait évité bien des lettres de refus et bien des frustrations inutiles.

Comme le livre est publié à compte d'auteur, il n'est pas diffusé à grande échelle. Le mieux, si vous voulez mettre la main dessus, c'est d'écrire à Dominique : info@agencelitterairetraitdunion.com

Le livre se détaille 20$, incluant les frais de poste.

Vous pouvez aussi consulter la page web de son agence :

mardi 30 avril 2013

Pour ou contre la cession des droits dérivés

Avertissement : Une partie de ce que je m'apprête à écrire ne va pas tout à fait dans le sens des conseils donnés par l'Uneq. Il faudra donc me lire en utilisant votre jugement, prendre ce qui vous convient et laisser le reste.

Tout d'abord, qu'est-ce qu'un droit dérivé?

Les revenus qui sont payés à un auteur par son éditeur proviennent de trois sources. En premier lieu, il y a les redevances sur le livre papier, qui représentent habituellement 10 % du prix de vente suggéré. Par exemple, pour un livre qui se vend 20 $, l'auteur recevra 2 $ par livre vendu. S'il en vend 1000 en un an, il devrait recevoir 2000 $. Toutefois, pour la première année de parution d'un livre, l'éditeur retient souvent 10 % afin de couvrir les retours, c'est-à-dire, les livres qui sont retournés par les libraires pendant l'année suivante. Au moment du paiement, un bon éditeur remet à l'auteur un relevé détaillant les ventes, le total dû, la retenue et le total payé à ce jour (ça, c'est le montant du chèque.) L'année suivante, l'éditeur envoie un nouveau relevé qui tient compte des nouvelles ventes. Il émet un nouveau chèque, lequel inclut normalement la retenue prélevée l'année précédente. (Note : Certains éditeurs produisent des relevés bisannuels. Ils appliquent les mêmes règles de calcul, mais paient leurs auteurs deux fois par année. Bénis soient-ils!)

La deuxième source de revenus provenant de l'éditeur est toute nouvelle. Il s'agit des redevances sur le livre numérique. Ici, le pourcentage varie d'un éditeur à l'autre, mais l'ANEL (Association nationale des éditeurs de livres) et l'Uneq s'entendent pour dire que le livre numérique doit rapporter à l'auteur le même montant en argent que le livre papier. Par exemple, si l'auteur fait 2 $ sur un livre papier à 20 $ (10 %), il devrait faire 2 $ sur le même livre en numérique à 10 $. Il devrait donc, dans ce cas, recevoir 20 % du prix de vente suggéré pour le livre numérique. Ces redevances sont également inscrites sur le relevé annuel émis par l'éditeur.

La troisième source de revenus constitue l'objet de ce billet : les droits dérivés. On appelle « droits dérivés » tout montant d'argent perçu par l'éditeur qui a vendu à une tierce partie l'autorisation d'utiliser un livre publié par la maison d'édition dans un but précis. La vente du livre à un club de livres, par exemple (Comme Québec Loisirs). La cession de droits pour une adaptation dramatique ou cinématographique (Quel auteur ne rêve pas de voir son livre devenir un film?). La vente de droits à une maison d'édition étrangère. La vente des droits de traduction. La vente d'extraits (pour un manuel pédagogique, par exemple). Et j'en passe. Ici, the sky is the limit! Le plus souvent, l'éditeur s'engage à verser à l'auteur 50 % des montants qu'il va percevoir en droits dérivés.

Lors de la signature d'un contrat entre un auteur et un éditeur, les deux parties doivent s'entendre, entre autres choses, sur les trois points ci-haut mentionnés. Le montant des redevances pour le livre papier et pour le livre numérique est habituellement facile à négocier. (Je dis habituellement, parce que la rumeur veut que des éditeurs imposent désormais à leurs nouveaux auteurs 8 % de redevances au lieu du 10 % traditionnel.) Là où ça bloque, c'est avec les droits dérivés. L'Uneq recommande à ses membres de ne pas céder lesdits droits à l'éditeur. L'éditeur, lui, insiste la plupart du temps pour avoir tous les droits sur le livre. Ces deux points de vue se défendent.

Du point de vue de l'auteur, la cession des droits dérivés crée des limites. Il ne peut plus lui-même faire affaire avec une maison d'édition étrangère. Il ne peut non plus autoriser l'adaptation cinématographique sans le consentement de l'éditeur. En fait, quand il cède ces droits, il accepte que l'éditeur fasse ce qu'il veut avec le livre. Y compris ne rien faire. C'est malheureusement ce qui se produit trop souvent. Un éditeur insiste pour avoir les droits d'un livre, mais ces droits ne sont jamais exploités. Ce qu'espère cet éditeur, c'est faire de l'argent sans effort advenant qu'un jour, un producteur ou un éditeur étranger tombe sur le livre. Harry Potter ne fait pas rêver que les auteurs!

Heureusement plusieurs petits éditeurs sont conscients de leur peu de moyens et ne prennent pas les droits dérivés. La clause mentionne qu'ils se contentent de prendre les droits pour la diffusion du livre en français au Canada.

Du point de vue de l'éditeur, l'appropriation des droits dérivés d'une oeuvre constitue un investissement. Il faut comprendre qu'un éditeur qui ne possède pas les droits dérivés d'un livre ne va pas travailler à la diffusion du livre de la même manière. Il ne va pas embaucher un agent pour le représenter dans les foires du livre hors Québec (comme à Toronto, à Paris ou à Frankfort, mettons). Il ne fera pas traduire un extrait dans le but de le vendre. Il ne fera pas jouer ses contacts, s'il en a, en vue d'une adaptation cinématographique. En fait, l'éditeur à qui on ne cède que les droits en français au Canada va faire ce qu'il a le droit de faire, c'est-à-dire diffuser le livre en français au Canada. Il ne se forcera pas pour le reste puisque ça ne lui rapportera pas une cenne.

C'est ici qu'il faut faire preuve de jugement quand on signe un contrat. On peut demander à l'éditeur qui insiste pour avoir les droits dérivés ce qu'il compte faire de ces droits une fois qu'il les aura. On peut lui demander quelles sont ses relations dans le milieu du cinéma et dans le milieu de l'édition en France et ailleurs. On peut aussi lui demander comment il entend exploiter le livre. S'il vous dit qu'il va le publier et le faire distribuer en librairie, il y a de bonnes chances qu'il ne sache pas quoi faire avec les autres droits. Vous pouvez aussi regarder combien de livres de cette maison d'édition ont été traduits, distribués en Europe, vendus à d'autres maisons d'édition pour être diffusés autrement (en format poche, par exemple).

Cela dit, quand on signe un contrat pour un premier livre, je suggère toujours d'exiger le moins possible et d'attendre pour voir. Parce que l'auteur d'un seul livre n'a pas de pouvoir de négociation. À trop insister pour conserver les droits dérivés, un auteur peut voir l'éditeur renoncer à la publication. Rares sont les éditeurs qui veulent à tout prix publier le premier roman d'un auteur. Et il est tout aussi rare de voir le premier roman d'un auteur devenir un best-seller (Ah, Harry Potter, quand tu nous tiens!).

Je suis donc d'avis qu'il faut y aller à l'instinct, ne pas avoir une trop grande estime de soi-même et de son œuvre, surtout quand on commence. Et il faut savoir ce qu'on veut. Plus ça fait longtemps qu'on publie, mieux on s'établit en tant qu'auteur. Et mieux on est établi, plus on est connu. Ça s'appelle gravir les échelons. Ce n'est pas les deux pieds sur la première marche que J.K. Rowling a pu exiger ses grosses redevances. Elle a dû faire ses preuves. Je parie que si on compare le contrat de son premier roman avec le contrat de son dernier roman, on va trouver des différences significatives (ici, significatives est un euphémisme).  

mardi 9 avril 2013

L'image romantique de l'écrivain: mythe et réalité


Comme avril est le mois des impôts, je me dis que c'est un bon mois pour conclure notre série d'articles sur l'écrivain et l'argent. L'écrivain et l'argent, donc, quatrième partie.

Je me souviens de l'image que j'avais du métier d'écrivain quand j'étais adolescente. Dans mes rêves les plus fous, je me voyais assise devant une table couverte de feuilles lignées pleines de gribouillis, dans un bureau dont les bibliothèques étaient remplies de livres poussiéreux, dans une maison silencieuse au fin fond d'une campagne tout aussi silencieuse, mais surtout déserte parce que personne ne devait jamais me déranger. Je me voyais penchée sur une machine à écrire (les ordinateurs étaient rares dans ce temps-là), le regard vide parce que la tête ailleurs, dans quelque château médiéval de ma création où la technologie avait dépassé celle de notre temps. En digne fille de Star Wars, c'est mon personnage, une fille, qui tuait le robot-dragon.
Dans cette vision romantique du métier d'écrivain, l'argent n'existait pas. Ou, s'il existait, il y en avait juste assez dans mon compte en banque pour maintenir ce rythme de vie campagnard et solitaire.

Le destin s'est chargé de me conduire à bien des endroits avant de me ramener à mon rêve d'adolescente. Et ce rêve, quand je l'ai enfin atteint, s'est avéré plus excitant, mais aussi moins romantique que prévu. Qu'on le veuille ou non, l'argent existe et dirige nos vies en exerçant ses contraintes. Et même si j'ai pris le parti de ne jamais en être esclave, je subis les mêmes contraintes que tout le monde.

Au printemps 2012, je donnais une entrevue à Châtelaine. (L'article est ici) La journaliste, Marie-Claude Fortin, voulait dresser un portrait des écrivains à succès au Québec. Je devais être une des dernières personnes qu'elle interviewait parce que sa première question est sortie tout de go : « Considérez-vous que vous opérez une PME? »  J'ai éclaté de rire. Moi, businesswoman? Voyons donc! Je suis juste une écrivaine. Puis l'évidence m'a sauté aux yeux. Ben, oui! J'en étais rendue là!

Businessman. Businesswoman. Voilà bien des mots auxquels nous, les artistes, ne voulons pas être associés. Et je ne connais pas un écrivain à succès qui savait, en commençant à écrire, qu'il deviendrait un jour percepteur de taxes pour le gouvernement, qu'il aurait besoin des services d'un comptable pour venir à bout de ses déclarations d'impôts, qu'il pourrait déduire desdits impôts un pourcentage des frais reliés à l'entretien de sa maison, de son automobile, et de ses achats de matériel de bureau. Il n'imaginait pas non plus qu'il lui faudrait tenir un registre précis des redevances pour chacun de ses titres publiés en fonction de clauses de contrat, qu'il apprendrait la négociation, qu'il inscrirait ses numéros de TPS et de TVQ pour la moindre prestation en public, qu'il collectionnerait les reçus comme d'autres ont jadis collectionné les papillons, qu'il devrait préparer des remboursements pour des taxes consciencieusement perçues et préparer des acomptes provisionnels (pour les impôts anticipés l'année suivante).

La réalité n'est pas aussi romantique que mon rêve d'antan parce que, entre autres choses, aux yeux du fisc, l'écrivain qui a le statut de travailleur autonome est considéré comme une business. Et si ce même écrivain déclare des revenus de plus de 30 000 $ par année, il doit percevoir la TPS et la TVQ auprès de ses éditeurs (et autres «cllients») et remettre ces taxes à la consommation au gouvernement. Vous avez bien lu. Pour le gouvernement (au fédéral comme au provincial), l'écrivain à succès est une entreprise. Et à moins d'être aussi doué avec les chiffres qu'avec les lettres, cet écrivain a besoin d'un comptable à qui il doit fournir le Guide de l'impôt préparé par l'Uneq et mis à jour chaque année. Et à moins d'être doué en négociation, de posséder une mémoire d'éléphant, d'être doté d'une capacité d'analyse et de synthèse exceptionnelle et d'un détachement à toute épreuve, il peut trouver pratique d'avoir un agent pour s'occuper de ses contrats.

La première fois que j'ai signé un chèque adressé au Ministère du Revenu du Québec, j'ai fait rire ma comptable. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais vu quelqu'un adresser un gros chèque au gouvernement avec autant de satisfaction. De tous ses clients, j'étais la seule auteure. Cela expliquait sans doute pourquoi elle ne voyait rien d'extraordinaire dans ce que moi je considérais comme un exploit. J'aurais peut-être dû lui montrer les statistiques sur les revenus des écrivains (v. études 2003 et 2008). Aurait-elle compris la fierté que je mettais à signer ce chèque si je lui avais dit qu'à peine 10 % des écrivains québécois tiraient plus de 20 000 $ de leurs revenus de création et que de ce nombre, seulement 2 % dépassent 60 000 $?

Le hasard a fait que les gens aiment ce que j'écris. (V. billet ultérieur sur le rôle de la chance dans la carrière d'un écrivain). Le hasard a fait aussi que ces gens achètent mes livres en grand nombre. Malgré les contraintes fiscales et organisationnelles liées au statut de l'artiste, je considère que je fais partie des Québécois privilégiés qu'on paie pour mettre sur papier les histoires qui peuplent leurs rêves. Nous sommes une quarantaine. Une quarantaine instable, où se retranchent et s'ajoutent chaque année de nouveaux noms. Et malgré aussi les incertitudes inhérentes à ma situation de travailleuse autonome gestionnaire d'une PME, je considère que je pratique le plus beau métier du monde, même s'il n'est pas aussi romantique que l'image que je m'en étais faite autrefois.

Moi, femme d'affaires? Qui l'eut cru?