Mais enfin, je me suis dit qu'il était peut-être judicieux de tracer ici les grandes lignes de l'histoire de la littérature populaire au Québec. L'article traite surtout du roman historique, mais on y donne une définition intéressante du roman populaire. Elle est de Daniel Compère. Sa définition des romans populaires se base sur deux critères qui s'appliquent tout à fait au roman populaire québécois. «Ce sont des publications destinées à un large public, ce qui suppose que celui-ci peut être atteint si la publication est bon marché et connaît une large diffusion [...] Deuxièmement, ce sont des oeuvres non reconnues par les instances de légitimation (académies, critiques, établissements d'enseignement).»
Le phénomène du roman populaire est relativement nouveau au Québec. En 1990, lors de la publication de son essai Écrire de la fiction au Québec, l'écrivain Noël Audet dénonçait le fait que la littérature québécoise rejoignait mal son public.[1] À cette époque, notre littérature était surtout constituée de romans dits littéraires écrits par et pour une certaine élite. Quand on cherchait un roman québécois, il fallait se rendre dans les rayonnages, tout au fond de la librairie. Le public québécois en général lisait peu et les gens qui lisaient achetaient surtout des traductions de l'américain ou des importations françaises. Le Québec pouvait compter sur les doigts d'une main les auteurs qui vivaient de leur plume.
Les choses ont changé quand, autour des années
2000, des maisons d'édition audacieuses (dont VLB, Libre Expression et
Québec-Amérique) se sont mises à publier des écrivains dont la plume, plus
accessible, rejoignait un très vaste public.[2]
Pour assurer une meilleure diffusion de ces œuvres, les distributeurs ont
multiplié les points de vente. C'est ainsi que Costco et autres grandes
surfaces ont commencé à vendre des livres.
Parce qu'elles misaient sur l'écoulement rapide d'une grande quantité de
livres, les grandes surfaces n'ont pas hésité à diminuer leur marge de
profit. Elles n'ont toutefois pas exigé qu'on leur vende les livres moins cher[3],
de sorte que les auteurs, éditeurs et distributeurs recevaient — et continuent
de recevoir — le même montant par livre vendu.[4]
Aujourd'hui,
le public québécois lit beaucoup de littérature québécoise. Rendez-vous dans
n'importe quelle librairie et vous trouverez, près de l'entrée, des cubes où on
met en évidence les romans d'ici. En conséquence, le nombre d'écrivains vivant
de leur plume est passé de cinq ou six à une cinquantaine. Et quoi qu'on en
dise ces jours-ci, voir des romans québécois concurrencer les romans américains
et français sur les tables de Costco est un accomplissement dont on doit être
fier.
Il est vrai que cette transformation a causé un certain transfert de
clientèle de la librairie à la grande surface parce que les livres y étaient
moins chers. Mais il faut se rappeler que la grande surface rejoint une bien
plus vaste clientèle que la librairie. Une clientèle de gens ordinaires qui,
autrefois, n'achetaient pas de livres ou presque. Et ces gens-là ne vont pas
en librairie.
Ce qui me dérange, c'est que ce sont ces gens-là qui sont visés par une réglementation du prix du
livre. Oh, on ne les vise pas directement. Mais en limitant les rabais sur les livres neufs dans l'espoir qu'une poignée
de déserteurs de librairie rentrent au bercail, c'est comme si on tirait à la mitraillette sur une volée d'outardes dans l'espoir que quelques-unes tombent à nos pieds. Qu'on en blesse tout plein pour rien nous importe peu. Mais moi, ça m'importe. Ça m'importe parce qu'il s'agit de mon lectorat. Ce sont eux et eux seuls, les lecteurs de best-sellers, qui vont devoir payer leurs livres jusqu'à 30% plus cher.
Croire, comme le croit le c.a. de l'Uneq, qu'une telle augmentation du
prix des livres n'aura pas d'influence sur les ventes relève de l'utopie. Si les prix montent en flèche, on va vendre moins de livres. Il s'agit là d'un principe économique de base. Et
toute baisse dans les ventes de livres se traduira par une baisse de revenus
pour les auteurs qui font enfin lire le public québécois. Il est toujours facile de faire payer les autres. En ce moment, ceux qui approuvent la réglementation du prix du livre ne sont pas ceux qui ont beaucoup à perdre.
Je l'ai dit souvent, le problème des libraires, ce n'est pas la grande surface. C'est internet. Et comme pour me donner raison, La Presse publiait un article à ce sujet le 31 janvier. Les grands magasins terrassés par le cybercommerce. Pourquoi on y parle des librairies? Parce que les librairies sont des commerces. Et elles sont d'autant plus vulnérables qu'on peut acheter n'importe quel livre en ligne en quelques clics. C'est pas comme une paire de souliers ou des jeans. On n'a pas besoin de l'essayer quand on achète un livre.
La semaine prochaine, je reviendrai sur le roman historique. Parce qu'on ne peut pas tout mettre d'un coup dans un billet de blogue. Et parce que j'ai ben des choses à dire sur le sujet. ;-)
[1] Voir le texte original de Noël
Audet à la page 16 de Écrire de la
fiction au Québec, publié chez Québec/Amérique en 1990.
[2] Pour plus de détails, il faut lire
l'essai de Pierre Graveline, Une passion
littéraire, publié chez Fidès en 2009.





