jeudi 28 février 2013

Parler du travail de l'écrivain ou l'art de prêcher dans le désert


Je ne suis pas abonnée aux journaux, mais mon voisin l'est. Il y a quelque temps, il a décidé que ses journaux n'avaient pas fini leur vie simplement parce qu'il les avait lus. Il a donc rallongé sa promenade quotidienne pour venir déposer dans ma boîte aux lettres La Tribune et le Journal de Montréal. 

C'est ainsi qu'au début de février, je suis tombée sur une chronique de Jean Barbe qui était passée sous mon radar internet (et pour cause, l'article n'est disponible en ligne qu'aux abonnés). Toujours est-il que M. Barbe avait intitulé son texte L'éloge du travail et faisait un lien entre le livre de Malcolm Gladwell, Outliers, the story of success et celui de Michel Vézina sur l'écriture, Attraper un dindon sauvage au lasso.


Ce qui m'a frappée, dans le texte de Jean Barbe, c'est le fait qu'il dise, noir sur blanc, que l'écriture demande du travail. Je me suis presque étouffée en lisant ça. L'écriture demande du travail, vraiment? Ne riez pas, mais quand je vais dans un salon du livre, il se trouve toujours au moins une personne pour me demander des conseils d'écriture. Je réponds toujours la même chose : Lisez, lisez, lisez, réfléchissez, réfléchissez, réfléchissez, écrivez et réécrivez, réécrivez et réécrivez. La réplique que j'obtiens est immanquablement la même : J'ai pas le temps de faire ça. Je veux juste écrire.


La vérité, c'est que le travail de l'écrivain consiste moins à écrire qu'à lire, à réfléchir et à réécrire. La partie écriture, c'est celle qui prend le moins de temps. Mais on n'est pas écrivain parce qu'on écrit. Malcolm Gladwell (celui dont parlait Jean Barbe) a élaboré la théorie des dix mille heures. Après des années de recherches, Gladwell est arrivé à la conclusion que ceux qui réussissent dans un domaine travaillent beaucoup. Environ dix mille (10 000) heures de travail et de pratique avant de goûter au succès. DIX MILLE. À six heures par jour, mettons, tous les jours de l'année sans exception, ça donne presque cinq ans. Cinq ans d'écriture à temps plein pour produire enfin un roman réussi, c'est pas rien!


Pourtant, l'écrivain en herbe continue de penser qu'écrire c'est facile et que ça se fait vite. Je vais vous donner un exemple qui m'a bouleversée récemment. À ce temps-ci de l'année, je donne des conférences dans les écoles secondaires. La semaine dernière, dans une classe de jeunes de 15 ans, plusieurs élèves m'ont dit rêver de devenir écrivains. Je leur ai dit la même chose qu'aux autres. Écrire, c'est lire, lire, lire, réfléchir, réfléchir, réfléchi, écrire, réécrire, réécrire et réécrire. À la fin de la période, quelques-uns sont venus jaser avec moi. Leur première question : « Si mon texte est prêt et que je veux le faire publier, je fais comment? » Quinze ans, et déjà, ils sont pressés!

Le pire, c'est qu'ils ne sont pas les seuls! Il y a plein de jeunes écrivains (et je ne parle pas d'âge, ici, mais d'expérience) qui écrivent d'une traite pour passer au suivant au plus vite. Quand j'entends l'un d'eux me dire qu'il vient de finir son roman et qu'il l'envoie dès demain à un éditeur, je lui demande : Tu l'as laissé reposer combien de temps? On me répond la même chose que lorsque je parle de lire, de réfléchir et de réécrire : Pas le temps.


J'en suis rendue à me demander dans quelle course se trouvent donc tous ces gens.

Dans son livre Écriture, mémoire d'un métier Stephen King explique que quand il a terminé un roman, il le laisse reposer deux mois avant de le relire pour le retravailler. Stephen King! On ne parle pas d'un deux de pique, ici. Pensez-y! Même Stephen King laisse reposer son roman afin de le reprendre pour le retravailler au max AVANT de l'envoyer à son éditeur. Je vous entends me dire : Pourquoi perdre tout ce temps? La réponse est simple : pour faire une bonne job. Parce que l'auteur qui relit un texte fraîchement écrit ne voit pas ce qui est écrit, mais plutôt ce qui se trouve encore dans sa tête. Ce qu'il faut, c'est prendre de la distance par rapport à son texte de manière à pouvoir lire ce qui se trouve vraiment sur le papier. On peut ainsi apporter toutes les corrections nécessaires afin de s'assurer que le roman qui sera publié reflète vraiment ce qu'on voulait écrire et non ce que le réviseur et/ou le correcteur de notre éditeur pense que l'on voulait écrire. N'importe quel écrivain sérieux vous le dira : jamais un texte ne traduit la pensée de l'auteur du premier coup. Ou si ça se produit, c'est que l'auteur est un Mozart de l'écriture. À en croire ce qu'on me dit dans les salons du livre, dans les écoles et sur Facebook, ils sont nombreux au Québec à se prendre pour Mozart…


L'agent littéraire américain Donald Maass a écrit un livre pour conseiller les jeunes écrivains. Ça s'intitule The Fire in Fiction. Comme on le sait, aux États-Unis, l'auteur n'envoie pas son manuscrit à un éditeur. Il lui faut en premier lieu se trouver un agent qui, lui, contactera les éditeurs pour défendre les manuscrits auxquels il croit. Donald Maass, donc, est arrivé à la conclusion qu'il existe deux types d'écrivains: les storytellers et les status seekers. En français, on dirait qu'il y a ceux qui écrivent de bonnes histoires et il y a ceux qui recherchent la gloire.

Voilà peut-être pourquoi certains sont pressés et d'autres pas.

mardi 19 février 2013

Parce que je ne suis pas la seule à ne pas comprendre...


Je sais, je sais, je suis en retard d’une semaine. À qui la faute? À moi, bien sûr, mais un peu à la vie aussi! Elle est parfois un peu plus mouvementée que prévu, plus occupée aussi… Mais ce n’est pas uniquement pour ça que je n’ai pas publié alors que c’était à mon tour, il y a aussi une question de censure et de réflexion derrière tout ça. Non pas une censure dans le genre de celle dont vous faisait part la doyenne il y a quelques semaines, mais une censure différente, dans le sens de : Et si j’étais mieux de garder le silence…

J’ai beaucoup hésité avant de publier ce billet, pour plusieurs raisons, mais surtout parce que la personne dont il est question est avant tout un ami et que je ne voulais pas faire de «publicité» à un fait divers qui n’a pas été beaucoup médiatisé jusqu’à maintenant. Sauf qu’en discutant avec certaines personnes autour de moi, dont la doyenne, je me suis rendu compte que nous étions plusieurs à avoir les mêmes interrogations, les mêmes réflexions et que nous arrivions à la même conclusion, alors voici…

Au cours de la semaine dernière, un auteur jeunesse a été accusé de crimes à caractères sexuels en lien avec deux ados. Je ne commenterai pas ces accusations. Par contre, j’ai été surprise d’apprendre que son éditeur était en réflexion à savoir s’il publierait le dernier manuscrit reçu de l’auteur alors que la sortie était déjà prévue pour la fin du printemps. Tout comme j’ai été étonnée de lire que son travail de scénariste sur un projet d’adaptation d’un roman d’un autre auteur était aussi mis sur la glace et ne lui serait plus «accessible» s’il était reconnu coupable. Que l’on mette un terme à son contrat comme enseignant dans une école secondaire, soit. Qu’il lui soit «notamment interdit d’occuper, de chercher ou d’accepter un emploi ou un poste qui le placeraient dans une relation de confiance avec toute personne de moins de 18 ans» - pour reprendre les termes du tribunal – ok. Mais, à ma connaissance, quand la personne travaille chez elle, que ce soit sur un scénario ou un manuscrit, je ne vois pas en quoi elle contrevient à ces restrictions. Et si l’auteur n’entre pas en contact avec son lectorat d’individu à individu – lors d’un salon du livre par exemple-, je ne vois pas où est le problème non plus en publiant le texte. Je ne crois pas qu’il ait quoi que ce soit dans un contrat d’édition qui stipule que la vie privée d’un individu ait un quelconque rapport avec l’édition de ses écrits de FICTION. Même si c’est de la littérature jeunesse et que le délit présumé concerne des jeunes. Tant que ce n’est pas de ça dont il est question dans le récit, on ne doit pas mélanger les pommes et les oranges. Il y a quelque chose de dérangeant dans le fait que l’on associe les actes présumés et l’œuvre de l’auteur. Est-ce que ça veut dire qu’il faut retirer des tablettes tout ce qu’il a produit depuis nombre d’années?

La deuxième chose qui m’agace là-dedans, c’est que je me demande ce que la personne est censée faire en attendant sa prochaine comparution, l’enquête et tout le reste. S’assoir chez elle et se tourner les pouces en se morfondant? Surtout quand on sait combien le système de justice est vite au Québec. Sous prétexte qu’elle POURRAIT être coupable –je rappelle ici la présomption d’innocence qui prévaut dans notre province-, cette personne n’a plus la possibilité de travailler dans son domaine même si son travail respecte les conditions du tribunal? Elle doit faire quoi alors? Se recycler au lieu de faire profiter notre culture de son savoir et de ses capacités? Se laisser crever de faim en attendant une absolution ou une condamnation?  Je rappelle au passage qu'un cas semblable concernant un autre auteur jeunesse est toujours pendant au Québec, plus de deux ans après la mise en accusation. Et que son éditeur a continué de publier ses livres.

Et vous, vous en pensez quoi? 

lundi 4 février 2013

Lire ou ne pas lire les critiques, telle est la question


La semaine dernière, une écrivaine a causé tout un esclandre en laissant un commentaire sur le blogue où on avait critiqué son roman. (Elle en a rajouté depuis.) Comme il ne s'agissait pas de mon roman, j'ai d'abord lu les échanges avec détachement. Puis, comme la dispute avait lieu sur un blogue que j'aime suivre et que l'auteure en question est une amie, j'ai fini par me sentir concernée. Et ça m'a confortée dans la résolution que j'ai prise il y a quelques années de ne jamais lire les critiques de mes livres.

Comprenez-moi bien. J'aime les fleurs autant que tout le monde (pas les vraies, j'y suis allergique.) Mais les fleurs, comme le pot, peuvent avoir un effet négatif, voire catastrophique, sur l'écrivain en création.


Commençons par l'évidence : la critique négative. La critique négative provoque deux réactions chez l'écrivain. En premier lieu, elle le met en colère. L'écrivain accuse alors le critique de ne pas avoir compris son roman. Voyez-vous, quand il écrit, ce sont ses tripes que l'écrivain met sur la table. Et quand on critique son oeuvre, ce sont ses tripes qui réagissent, pas son cerveau. Vient ensuite un effet imprévisible : l'écrivain se met à douter. Du coup, il n'écrit plus, de peur de décevoir un futur lecteur. Le nouveau projet est mis sur la glace le temps que l'écrivain retrouve sa confiance en lui.

La critique mitigée a à peu près le même effet que la critique négative en ce sens que l'auteur ne voit que les mots qui condamnent son roman. Il est incapable de voir les compliments quand on les enrobe de défauts. Il réagit donc aussi négativement que si on avait démoli son livre.


Mais là où les effets de la critique sont le plus pervers à mon avis, c'est lorsqu'il s'agit d'une critique positive. Quel bonheur de voir son livre encensé! On s'excite, on se vante, on fait lire le texte à tous ceux qui passent la porte. Et après, on s'installe à l'ordinateur et… plus rien ne vient. Doucement, la peur de décevoir en écrivant quelque chose qui sera moins bon que le roman encensé s'est immiscée dans l'esprit de l'écrivain et lui fige les doigts sur le clavier.


Finalement, les seules critiques dont l'écrivain doit tenir compte sont celles de son éditeur, de son directeur littéraire et de son premier lecteur. Tout le reste n'est que bla-bla bon pour l'ego dans le meilleur des cas, mais destructeur pour l'écriture en tant qu'acte de création.


L'idéal, c'est d'avoir une personne fiable à portée de la main. On lui imprime les critiques et on lui demande de les lire. Si cette personne juge qu'un texte est flatteur, on colle le lien sur Facebook sans plus y penser. Et surtout, on ne perd jamais de vue que la lecture dépend en grande partie de l'état d'esprit dans lequel on est quand on lit. En ce sens, la lecture est un acte subjectif. Comme l'écriture d'ailleurs.

jeudi 31 janvier 2013

C’est quoi une vraie job?


Je suis membre de deux conseils d’administration (de façon bénévole). Depuis deux jours, j’ai épluché, pour l’un d’eux, je ne sais plus combien de CV dans le but de remplacer une coordonnatrice. Loin de moi l’idée de vous faire un résumé de tout ce que j’ai lu, mais je peux vous dire que jamais je n’aurais cru que l’exercice puisse être aussi «divertissant» ni qu’il puisse receler autant de surprises. Pourquoi je vous en glisse un mot? Parce que ces lectures m’ont aussi rappelé que la notion de métier n’est pas la même pour tous. Et c’est de là que me vient le titre de ce billet.

Retour en arrière, pour mieux comprendre. Dès la naissance de ma fille, à la fin du siècle dernier (avouez que ça fait bizarre de dire ça!!!! ), c’était clair que j’allais rester à la maison avec mes enfants jusqu’à ce qu’ils entrent à l’école.  Jusque là, j’acceptais très bien le fait que je n’avais pas, aux yeux de la société, ce qu’on appelle une vraie job; j’étais une femme au foyer. Je n’avais pas de problème avec ça, c’était mon choix, bien que ça ne fasse pas l’affaire de tout le monde. La vie a voulu que j’aie ensuite eu un 2e enfant avec des ennuis de santé importants, reléguant aux oubliettes ma volonté d’intégrer le marché du travail dans un avenir plus ou moins rapproché. Qu’à cela ne tienne, j’ai décidé de reprendre la rédaction d’un roman commencé un peu avant la venue de ma fille. Je me disais que c’était l’arrangement parfait. En travaillant à la maison, je pourrais ajuster mes horaires d’écriture en fonction des nombreux rendez-vous chez la panoplie de spécialistes qui s'occupaient de mon fils et, si j’étais publiée, j’aurais une source de revenus – probablement maigre, j’en conviens, mais un revenu quand même.


Quand Filles de Lune s’est retrouvé sur les tablettes pour la première fois, en 2008, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’étais consciente qu’une publication, aussi extraordinaire soit-elle comme réalisation, ne voulait pas dire que je gagnerais un jour ma vie en tant que romancière. Loin de là. Mais ça ne m’empêchait pas de l’espérer, de même que tout le monde autour de moi. J’aimais ce que je faisais et je n’avais pas vraiment envie de tenter ma chance dans un autre domaine, même connexe.


Pendant les trois premières années, à travers les félicitations pour ma présence en librairie, les questions sur le prochain bouquin et toutes celles se rapportant à l’écriture en tant que telle, une interrogation s’est démarquée davantage, avant tout parce qu’elle m’a étonnée. Ça ressemblait à ceci : «Penses-tu retourner travailler POUR DE VRAI un jour?» La première fois qu’on m’a balancé ça, j’avoue que j’ai écarquillé les yeux, l’air de dire «Pouvez répéter la question?» parce que je n’étais vraiment pas certaine d’avoir envie de comprendre ce qu’elle sous-entendait. J’ai d’ailleurs préféré m’abstenir de répondre. Puis, comme la question est revenue à intervalle régulier, j’ai fini par demander aux gens de préciser leur pensée. Honnêtement, en entendant les réponses, je me suis dit que j’aurais mieux fait de rester dans l’ignorance. Voici un échantillon :


–Écrire, c’est pas un travail, c’est un loisir (ou un passe-temps).

–J’ai toujours pensé qu’écrire, c’était pour les gens à la retraite.

–Quand on n’a pas besoin de sortir de chez soi, pis qu’on n’est pas obligé d’écrire si on n’en a pas envie, c’est pas vraiment une job, non?

–Raconter des histoires, c’est pas un travail!  Tout le monde peut faire ça!

–Je pensais que c’était un à-côté en attendant que ton fils aille mieux. (Comprendre : tant que t’as une bonne raison de ne pas aller travailler à l’extérieur, c’est correct. Mais après, faudra bien que tu fasses comme tout le monde.)

–C’est un métier ça, écrivaine? Y’en a qui font ça pour gagner leur vie?

–Tous ceux que je connais qui écrivent ont aussi une vraie job…

–Tu tripes sur ce que tu fais… C’est pas une vrai job, ça! Une vraie job, on n’aime pas ça…


Je fais partie de ceux pour qui l’écriture est vite devenue un gagne-pain appréciable. Je me suis alors dit, dans ma grande naïveté, que le fait que je vende assez de livres pour vivre de l’écriture donnerait du poids à ma prétention d’être romancière à temps plein. Et que je pourrais l’écrire tel quel dans la p’tite case prévue à cet effet dans différents formulaires de la paperasserie quotidienne sans passer pour une extraterrestre. Après tout, si je suis payée pour écrire, ça devient une vraie job, non? Eh bien, non! Étonnamment, les gens ont simplement transformé leur question récurrente en diverses remarques plus ou moins étranges, du genre de : «Ouais, tu peux en vivre, mais avoue que c’est quand même pas une vraie job écrire des histoires pis parler avec du monde dans des Salons du livre…»


Décidément, j’ai vraiment choisi un métier qui fait jaser… ;) 


 Mot de la doyenne: Je suis d'avis qu'il y a beaucoup de jalousie dans les commentaires qu'on sert à l'écrivain de métier. Parce que l'écrivain, contrairement à beaucoup d'autres, aime sa job. Il tripe dans son monde, y consacre tout son temps et toutes ses énergies et ne souffre pas le moins du monde quand il doit se lever pour travailler. Et comme il n'y a jamais plus jaloux que les gens avec qui on vit depuis longtemps, je dirais que ce sont souvent nos proches qui nous servent ce genre de commentaires. Ils pensaient qu'on allait mener le même genre de vie qu'eux. Quelle déception de voir qu'on aime ce qu'on fait! Ce n'est pas la norme dans notre société. Et je dirais que la situation s'aggrave quand arrive le succès. Mais on ne va pas arrêter d'écrire pour se conformer, n'est-ce pas? Surtout que nos lecteurs se montrent souvent beaucoup plus compréhensifs. Ils aiment nos livres et veulent qu'on en écrive d'autres. Elle est là, notre paye!



mardi 22 janvier 2013

Conversation en public


Je vous ai promis de vous expliquer pourquoi il vaut mieux vous faire un résumé de nos conversations de Thé Chaï plutôt qu'une transcription. Alors voici, juste pour vous donner une petite idée, une conversation que la sorcière et moi avons eue dans une file où nous attendions pour nous inscrire à un cours de yoga.

Mise en situation : La sorcière et moi nous questionnons depuis quelque temps. Nous écrivons des romans où on retrouve régulièrement des scènes érotiques. Certaines lectrices aiment ça, d'autres, pas du tout. Nous nous sommes donc interrogées sur la pertinence de ce genre de scène dans nos romans. Surtout que nous n'écrivons pas du tout le même genre de romans. Après des heures de discussion, nous sommes arrivées à la conclusion que puisque le sexe fait partie de la vie, nous n'allions pas nous priver d'en parler.

Nous étions donc rendues à nous demander quelle différence il y a entre l'érotisme et la pornographie. Il est 17 h 30. Nous sommes en avance, mais la file est déjà longue dans le couloir du centre de loisirs. Nous reprenons notre conversation là où nous l'avons laissée dans le pick-up de la sorcière.

Moi : J'ai trouvé dans mes affaires un vieux numéro de la revue Le Point qui présente les textes fondamentaux de l'érotisme.

La sorcière : Ah, oui? Tu me la prêteras.

Moi : Je l'ai feuilletée et la plupart des textes se trouvent déjà dans un autre livre que je t'ai prêté, Les plus beaux textes érotiques de la littérature française. Il y a entre autres ce texte d'Alfred de Musset dont le personnage principal s'appelle Fanny.

La sorcière : Je ne le connais pas étant donné que je n'ai pas encore eu le temps de lire ce livre-là. J'ai toute une tablette de bibliothèque de livres à toi. Il doit être quelque part au milieu.

Moi : En tout cas, l'introduction de la revue est vraiment intéressante. C'est une femme qui l'a écrite et elle explique la différence entre pornographie et érotisme.

La sorcière : Comment est-ce qu'elle voit ça?

(Je vous rappelle ici que nous sommes en ligne et entourées d'inconnus, des adultes et des enfants. Ce qui ne nous gêne nullement.)

Moi : Elle dit que dans l'érotisme, il faut qu'on sente les doutes, les peurs, les désirs et les frustrations des personnages, ce qui, d'après elle, est toujours absent de la pornographie.

La sorcière : Ça voudrait dire que dans la porno, il y a juste le biologique, la mécanique.

Moi : D'après elle, oui. Elle cite en exemple le marquis de Sade.

La sorcière : Justement, je me demandais si tu avais un livre de Sade.

Moi : Non. Mais il y a un extrait de La nouvelle Justine dans la revue. Tu savais qu'après avoir baisé ses victimes, il les bouffe? Ouache!

La sorcière : Faudra que je me fasse des photocopies.

Moi : C'est déjà fait.

La sorcière : T'es donc bien efficace! (Ben, non! Elle ne m'a pas fait ce compliment, mais ça me fait plaisir de l'écrire ici.)

La sorcière : Je viens de finir un roman érotique et je me questionne. Il n'y avait pas d'histoire en arrière, c'était juste du cul pour du cul.

Moi : Je pense que c'est typique dans la littérature érotique.

La sorcière : Et puis il y a un détail qui me chicote. Je sais que t'as fait des recherches historiques pour tes romans pis me semble que tu disais que les femmes ne portaient pas de petites culottes au  17e siècle? Pourtant il y avait toute une scène où le gars se servait de ça…

Moi : Les femmes ne portaient même pas de sous-vêtement au 17e siècle. Elles allaient nues fesses sous leurs grandes robes à paniers. Dans le film Rob Roy, il y a une scène où Jessica Lange va faire pipi dans la rivière. On la voit s'accroupir et uriner direct, sans rien enlever. Elle fait juste retrousser sa robe.

La sorcière : Tu me le prêteras si tu l'as.

Moi : Je l'ai.

La sorcière : T'as toujours tout. (Ça non plus elle ne l'a pas dit, mais c'est vrai.)

Moi : J'ai vu l'an passé une super exposition sur l'histoire des sous-vêtements. C'était au musée McCord.

Un inconnu debout devant nous : Elle est en ligne, cette exposition. Vous n'avez qu'à taper le musée McCord dans Google. Toutes leurs expositions sont sur Internet.

La sorcière (surprise de voir quelqu'un intervenir dans notre conversation) : Comment vous savez ça?

Lui : Je suis un expert en muséologie.

Moi (consciente qu'on a l'air cinglé de tenir cette conversation dans une file d'attente) : Vous savez, on est des écrivaines…

Lui : Ah, oui? Je pensais que vous étiez des profs.

Inutile de dire qu'on a eu de la misère, la sorcière et moi, à retrouver le fil de nos pensées. Mais, croyez-le ou non, quand ce fut notre tour au kiosque d'inscription, on était déjà arrivées à notre conclusion : ce n'est pas de la littérature érotique qu'on écrit, même si on utilise l'érotisme dans la vie de nos personnages. Comme dans la vraie vie.

Note de la sorcière : C’est pour ça que j’aime ça avoir une doyenne comme meilleure amie; elle a toujours tout ce que j’ai besoin à portée de la main… ;) 

mercredi 16 janvier 2013

Le désir d'être un personnage de roman

En ouvrant FB, la semaine dernière, je suis tombée sur ça, et je n'ai pu m'empêcher de sourire tout en levant les yeux au ciel. Quand un écrivain pense à offrir un "rôle" dans son prochain bouquin comme récompense, c'est parce qu'il a compris à quel point le rêve d'inspirer un personnage de roman est non seulement un désir quasi universel chez l'être humain, mais aussi un puissant motivateur. 

Depuis que les gens savent que j'écris - encore plus depuis que je suis publiée - je ne compte plus les fois où l'on m'a raconté une anecdote, une tranche de vie, un voyage ou une mésaventure, dans l'espoir que ce récit produise chez moi un déclic et que je m'exclame, pour le plus grand bonheur du conteur:

 -Oh, c'est tellement (insérer le qualificatif approprié)! J'peux m'en servir dans mon prochain bouquin?
 -Certain! J'étais sûr que tu pourrais pas passer à côté d'une histoire pareille!
 Cette réplique s'accompagnerait évidemment d'un sourire radieux et d'un regard plein d'espoir qui me feraient ajouter, débordante d'enthousiasme :
 -Je pourrais même faire de toi le personnage principal... Tu ferais tellement un beau héros! 

Dans un monde idéal, c'est ce dont aurait l'air la conversation. Toutefois, dans mon univers, c'est un peu différent! Chers conteurs et conteuses animés par ce rêve d'être immortalisés sur papier, je suis obligée de vous dire que mon imagination est rarement stimulée, intéressée ou impressionnée sur demande. Pas que vous soyez banals et sans intérêt, mais ma créativité a sa façon bien à elle de modeler des personnages. Je vous explique quelques petites choses pour que vous compreniez mieux comment ça se passe.

Le plus souvent, je crée des personnages comme mon fils joue aux Legos, c'est à dire en réunissant une série de "morceaux" d'origines diverses pour les réassembler sous une forme qui me plaît davantage. Je peux donc prendre la coupe et la couleur de cheveux de ma tante Ursule, les grands pieds de mon p'tit frère, les  jambes arquées d'une femme croisée à la pharmacie, les oreilles en pointe d'un commis avec qui j'ai travaillé chez IGA y'a 18 ans pis mes propres taches de rousseur pour donner vie à un personnage. De ce point de vue, vous comprenez que les possibilités sont infinies. Difficile ensuite de dire à qui que ce soit que je me suis inspirée de lui ou elle en particulier! 

Alors que les Legos n'offrent que des possibilités physiques d'assemblage, mes personnages me permettent d'aller beaucoup plus loin. Tout, mais absolument tout ce qui caractérise l'être humain est décortiqué pour être réaménagé à ma convenance. Inlassablement, mon cerveau emmagasine ce qui se passe autour de moi avec une efficacité qui ne cesse de me surprendre. Tout ce qui se dit, se voit, s'entend ou se sous-entend est conservé dans le but de m'être remémoré, consciemment ou non, au moment où j'en aurai besoin pour dimensionner un personnage quelconque. Ce qui veut dire que je peux utiliser ce que j'ai "enregistré" hier comme ce qui le fut il y a deux, dix ou même vingt ans et qu'il y a de fortes chances que je me souvienne davantage d'un comportement particulier, d'une mimique, d'une expression ou d'un trait caractère, dans une situation X, que de la personne de qui ça émanait. Pour moi, le principal, c'est que je puisse le transmettre à mon personnage avec crédibilité. L'origine m'importe peu. 

Si j'utilise un personnage "pré-assemblé"- c'est-à-dire majoritairement inspiré d'un individu en particulier-, j'ai deux façons de faire. Dans le cas des personnages inoffensifs - lire ici: héros, personnages que tout le monde aime ou qui n'ont pas de défauts marquants ni de terribles secrets -, j'en touche simplement un mot à la personne qui m'a inspirée. Donc si un jour vous avez cette "chance", ne vous en faites pas, vous le saurez! Par contre, si je garde le silence, ce qui m'arrive le plus souvent, c'est que vous ne souhaitez pas savoir que vous avez servi de "modèle de base". Pourquoi? Parce vous avez réussi à marquer mon imaginaire, mais sûrement pas pour les raisons que vous espériez. Tenez-vous vraiment à ce que je vous annonce que la soeur névrosée, la voisine gossante, la mère braillarde et immature, le mari psychopathe, l'oncle misogyne ou la patronne aux comportements sexuels déviants, c'est vous? Mon p'tit doigt me dit que vous n'avez pas envie de l'entendre. 

En terminant, sachez que l'écriture de romans est un excellent exutoire pour mes frustrations de toutes sortes. Un exemple? Si, à un moment donné, je vous ai détesté, voire haï, il est bien possible que vous finissiez vos jours assassiné ou torturé dans un bouquin, horrible description de la scène à l'appui. Mais soyez rassuré, ça n'ont plus, je ne vous le dirai pas...

mercredi 9 janvier 2013

L'art de l'entrevue


Tout écrivain qui se respecte s'assure de ne pas dire de niaiseries quand il écrit. Et le meilleur moyen d'y arriver, selon moi, c'est de faire de la recherche. Quand j'écrivais du roman historique, je passais des mois à lire des essais, des journaux personnels de même que la correspondance de gens ayant vécu les événements dont je voulais parler. Depuis que j'écris du roman contemporain, je privilégie l'entrevue.

Avant de rédiger la première ligne de Yukonnaise, j'ai interrogé une cinquantaine de personnes vivant au Yukon. Je ne savais pas vraiment ce que je cherchais. À ceux qui me posaient la question, je répondais que je voulais trouver l'esprit yukonnais. Et quand un journaliste de Dawson m'a demandé ce qu'était l'esprit yukonnais, j'ai répondu que je ne le savais pas, mais que j'étais capable de le reconnaître quand je le voyais. Je voguais donc au gré du vent avec des réponses aussi floues que mes questions. Ce n'était pas grave; le roman n'était pas encore écrit, et j'avais toutes les possibilités devant moi.

En novembre, j'ai commencé un nouveau roman avec, comme personnage principal, une femme qui possède un supermarché. J'ai beau faire mon épicerie toute seule depuis l'âge de 17 ans, je me suis rendu compte à la page cinquante qu'il me fallait de l'information supplémentaire. Pour cette raison, j'ai pris rendez-vous avec le propriétaire d'un supermarché de mon quartier, le magasin Alimentation Stéphane Tremblay, qui opère sous la bannière Provigo, sur King Est, entre la 11e et la 12e Avenue.

D'entrée de jeu, j'ai servi à M. Tremblay le même avertissement que j'avais servi aux Yukonnais : Me parler, c'est comme parler à la police. Tout ce que vous me direz pourrait se retrouver dans le roman. Donc, si vous ne voulez pas que je diffuse une information, prière de la garder pour vous. J'ai tout de suite compris qu'il y avait un monde entre interviewer un Yukonnais et interviewer un homme d'affaires.

Première différence : M. Tremblay était pile à l'heure. (Mes amis du Grand-Nord possèdent un sens du temps qui diffère de celui des gens du Sud, je l'ai appris à mes dépens). Avec M. Tremblay, donc, pas de Yukon Time. Le rendez-vous est à 14 heures, on commence à 14 heures. Et même si j'ai horreur de porter une montre, je l'enfile chaque fois que je fais une entrevue, histoire de ne pas abuser du temps qu'on m'accorde si généreusement. Avec M. Tremblay, j'avais ma montre et je peux vous jurer qu'à 15 heures, je retraversais le parc en direction de chez moi.

Deuxième différence : Si les Yukonnais ne savent pas trop ce qui les distingue du reste du monde, mon épicier, lui, sait très bien ce qu'il est : un marchand-propriétaire. Je lui ai donc demandé ce qu'un marchand-propriétaire mangeait en hiver, et pendant toute l'heure qui a suivi, il a donné des réponses précises à mes questions floues. Et sans qu'il s'en rende compte, j'ai eu droit à beaucoup plus. Voyez-vous, comme dans toute entrevue, ce qui s'avère le plus important arrive souvent par accident. Le non-verbal, une digression, un commentaire qui, sur le coup, a l'air de ne rimer à rien. 

Je suis repartie avec une foule d'informations... qui me permettront de réécrire les cinquante premières pages de mon nouveau roman. Parce que, évidemment, j'étais dans le champ avec mon personnage. Et pour arriver à convaincre M. Tremblay que ledit personnage va prendre un mois de congé pour aller en voyage, il va falloir que je trime fort. Il paraît que dans ce milieu-là, les vacances sont rares et rarement longues. Regardez-moi bien aller, M. Tremblay, je vais vous broder quelque chose de convaincant. Promis, juré.